Sur la route qui mène à « la maison du centre », le domicile privé de Saad Hariri , les barrages se succèdent. Celui de la police , celui de gardes privés armés de kalachnikov et de talkie-walkie . Les voitures sont systématiquement fouillées par les chiens renifleurs. Il faut à tout prix éviter un nouveau chapitre de la tragédie des Hariri. En 2005, Rafiq, le père de Saad, a été assassiné en plein cœur de Beyrouth par les services secrets syriens. La bombe (1 800 kilos de TNT) qui a détruit son véhicule a fait une vingtaine de victimes.
Château fort
Les supporteurs du Premier ministre « démissionnaire » Saad Hariri, qui agitent des drapeaux libanais et des pancartes du « courant du futur », son parti , n'ont pas le droit d'avancer plus loin pour crier leurs slogans de soutien à leur héros. Ils doivent rester derrière des barrières installées là depuis quelques jours à bonne distance de sa maison personnelle. Un gigantesque palais plutôt. Ses murs épais surmontés de créneaux lui donnent un faux air de château fort.
Cet après- midi, ses proches, sa famille, des leaders religieux, des intellectuels et quelques politiciens – des sunnites comme lui, des chrétiens aussi – sont venus lui apporter leur soutien. Après Paris – où Emmanuel Macron lui a offert sa protection et son accueil pendant trois jours en l'accueillant comme un Premier ministre en exercice –, Saad Hariri s'est rendu en Égypte pour rencontrer le maréchal- président Sissi. Il est arrivé dans la nuit pour assister au défilé militaire de l' armée de son pays et rencontrer le président libanais. Cet après-midi, il peut enfin retrouver son clan.
Vêtu d'un blouson bleu marine fermé jusqu 'au col, Saad Hariri sort de son bureau. Il embrasse , il enlace, il tape sur l' épaule. Mais ne sourit pas. Il semble épuisé, éreinté. Il fait comprendre à l'un qu'il lui racontera plus tard ce qui s'est passé il y a trois semaines en Arabie saoudite lorsqu'il a présenté sa démission. À un autre, il glisse discrètement qu'il lui expliquera plus tard pourquoi après avoir démissionné, il reste finalement en poste pour une quinzaine de jours – peut-être plus – à la demande du président de la République , l'ancien général ( chrétien ) Michel Aoun. Mais chut… Il n'est pas question de livrer maintenant – même aux amis – le détail de la rocambolesque séquence politique qui se déroule depuis trois semaines, dont tout le monde connaît d'ailleurs le déroulé surréaliste.
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Prudence
Saad Hariri fait signe au journaliste du Point de le suivre dans son bureau. Les rideaux sont tirés. C'est une grotte. Dans la pénombre , on remarque la gigantesque photo de son père Rafiq, souriant, quelques mois avant son assassinat, qui trône derrière la table de travail .
Malgré la fatigue , Saad Hariri se lance . Mais pose auparavant une condition. Il n'y aura aucune citation. On insiste. Il fait comprendre que ces jours-ci, un mot peut déclencher une guerre dans le pays. Le rôle de l'Iran, celui de l' Arabie saoudite, la place du Hezbollah dans le pays ? Ce sont comme des mots tabous pour ce Premier ministre en sursis.
Il a pourtant un espoir : si chacun y met du sien, cette crise politique peut renforcer le Liban. En parlant d' Emmanuel Macron , Saad Hariri sourit. Se détend enfin. Ce président français aime son pays. La France aime le Liban. Sincèrement, avec le cœur, dit-il. C'est utile d'avoir de vrais amis en ce moment.
Cette crise peut-elle conduire le pays au pire ? Il rappelle ses propos – officiels – du matin : « J'ai discuté de ma démission avec le président de la République qui m'a enjoint d'attendre avant de la présenter pour permettre davantage de consultations, ce que j'ai accepté. » Des mots qui ouvrent la porte à tous les scénarios, toutes les rumeurs, toutes les peurs. La crise politique ne fait que commencer. Tout est si fragile au Liban.
http://www.lepoint.fr/monde/a-beyrouth-dans-le-bunker-de-saad-hariri-23-11-2017-2174465_24.php?&m_i=ApznQKwSLDwamfAEsPIbOw6hyDGlA5bF

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