L'acteur a joué dans onze des films du cinéaste Alain Resnais, disparu samedi à l'âge de 91 ans. Pour L'Express, il rend hommage au réalisateur qui a "illuminé sa vie" et regrette que ses derniers films aient été si difficiles à financer.
Pierre Arditi se dit "dévasté" par la mort du cinéaste Alain Resnais. Il est l'un des acteurs des plus proches de Resnais, avec lequel il a tourné onze films. Il a accepté de témoigner du travail et de l'oeuvre du cinéaste.
Quel est votre plus grand souvenir avec Alain Resnais, et quelle image garderez-vous de l'homme qu'il était?
Je n'ai eu que des grands moment avec Alain Resnais. Je me souviens d'une attitude surtout. Lorsque l'on jouait, il s'accroupissait sur ses deux jambes, qu'il avait très longues, il mettait ses deux mains sur ses joues, et il nous regardait. Il n'y avait pas encore de "combo" à l'époque. Je me souviens de la puissance de ce regard, mélange d'émerveillement d'enfant et d'extraordinaire acuité. Ce regard-là, je le sentais et il me brûlait. C'était un regard unique: nous étions regardés, nous les acteurs, comme des objets précieux.
Je voudrais dire aujourd'hui que Resnais a été une rencontre majeure, cruciale pour moi. Il a illuminé ma vie d'acteur. Il a illuminé ma vie d'homme et continuera à l'illuminer. Je ne sais pas comment on fait pour vivre sans Alain Resnais.
Comment dirigeait-il ses acteurs?
Il était très particulier, il menait tout un travail préliminaire. Je me souviens que la veillle du premier jour de tournage de Melo (1986, film tiré d'une pièce de Bernstein); nous avons filé tout le film devant l'équipe technique. Les techniciens étaient bouleversés: ce film-là n'existe que dans nos mémoires.
Metteur en scène, Alain Resnais était d'une extraordinaire bienveillance, d'une grande douceur et d'une curiosité infinie, avec la possibilité laissée aux acteurs d'aller dans des zones qu'ils n'avaient pas prévues. L'extraordinaire intelligence de Resnais était de ne pas aller contre ce que la vie décide. Sur les tournages, nous lui suggérions des idées qui ne nous venaient qu'au dernier moment. Contrairement à ce que l'on croit, à partir du moment où l'on "acte", dans le jeu d'acteur précisément, c'est là que le travail commence vraiment.
Quelles furent les circonstances de votre première rencontre?
Il est venu me voir au théâtre. C'était en 1979 et j'adaptais une pièce de Vaclav Havel, qui était à l'époque emprisonné. De ce fait, je portais un gros poids sur les épaules. Il s'est rapproché de moi et m'a proposé Mon oncle d'Amérique, mais à trois conditions, a-t-il précisé: 'la première c'est que vous lisiez le scénario, la deuxième c'est qu'il vous plaise, et la troisième - là je me suis dit je suis foutu j'aurai pas le rôle- que vous vous coupiez un peu les cheveux!". Je me suis coupé les cheveux, et on n'est s'est plus quittés. J'ai joué dans pratiquement tous ses films, onze au total.
Comprenez-vous le "coup de gueule" de son producteur Jean-Louis Livi, qui lors de la dernière Berlinale s'est indigné qu'Alain Resnais rencontre de telles difficultés à financer ses films, et notamment le dernier Aimer, boire et chanter? Etait-il, de ce point de vue, apprécié à sa juste valeur?
Que voulez-vous nous vivons à l'ère du "jeunisme". Resnais est un des rares à avoir pu continuer à travailler jusqu'au bout. Son cinéma est atypique. Quand on produit un film, il faut savoir pourquoi on le fait. Car qu'est-ce qu'un producteur?. C'est quelqu'un qui produit un film d'abord parce qu'il a envie que le film existe. L'originalité de Resnais fait l'honneur du cinéma. Et c'est pitoyable de penser que son dernier film a été très difficile à financer!
Je voudrais dire que Resnais a été une rencontre majeure, cruciale pour moi. Il a illuminé ma vie d'acteur. Il a illuminé ma vie d'homme et continuera à l'illuminer. Comment fait-on pour vivre sans Alain Resnais?

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire