mardi 14 février 2017

Quand la mer des Caraïbes se transforme en mikvé...


Alors que le crépuscule tombe sur la ville côtière de Santa Marta, en Colombie, le soleil descend sur la mer des Caraïbes, captivant les habitants par le spectacle de sa beauté. Dans ce décor paradisiaque, les rayons du soleil se couchent dorénavant sur deux nouvelles congrégations juives constituées exclusivement de convertis.

Il s’agit de celle de la Shirat Hayyam à Santa Marta, et de celle de la Javura Nahariyah à Barranquilla, une ville dotée d’un port fluvial, à deux heures de voiture. Ces communautés étudient la Torah, se rencontrent régulièrement pour Shabbat et s’entraident face aux défis logistiques, comme peut l’être l’absence actuelle d’un espace servant de synagogue pour la communauté de la Shirat Hayyam.
“Etablir une communauté, ce n’est pas facile, en particulier quand vous partez de zéro”, dit Adal Alfaro, président de Shirat Hayyam, au Times of Israel en espagnol. « Le désir d’avoir cette communauté, et tout notre travail, nous ont aidé à trouver tous les éléments et les matériels dont nous avions besoin pour les services ».
Tadashi Barros, président de la Nahariyah, partage aussi ce sentiment. “Ma communauté se développe à un bon rythme”, s’exclame Barros. « Cela fait trois ans que nous sommes réunis. D’abord, nous nous sommes rassemblés pendant Shabbat dans des maisons individuelles, et depuis les deux dernières années, nous bénéficions d’un espace [communautaire].”
Juan Mejia, rabbin des deux congrégations, vit à Oklahoma City et travaille pour Bechol Lashon, “dans toutes les langues,” une organisation de San Francisco qui soutient les « communautés émergentes » à travers le monde entier.
“C’est une communauté juive constituée dans sa majorité, voire dans son entièreté, de convertis”, explique Mejia.
Rabbi Juan Mejia (au centre) avec les fidèles Java Nahariya à Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Rabbi Juan Mejia (au centre) avec les fidèles Java Nahariya à Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Mejia, lui-même Colombien et converti, tente de se rendre le plus possible dans les communautés émergentes de Santa Marta et Barranquilla.
“Lors de ma venue, ils mettent les ressources en commun”, dit-il. « Je passe du temps à Santa Marta [comme à] Baranquilla. Certains d’entre eux sont devenus des amis. [Nous allons dans] la maison de campagne de l’un d’eux, et mettons en place des activités conjointes ».
Même lorsqu’il n’est pas en Colombie, ajoute-t-il, “nos interactions quotidiennes sont virtuelles et très intenses”.
Sur les 40 personnes au sein de la synagogue, 30 attendent de se convertir
Santa Marta et Barranquilla illustrent bien l’intérêt croissant porté au judaïsme en Colombie – un pays qui fut, le rappelle Mejia, “à 99.9 % catholique” — ainsi qu’en Amérique Latine en général.
‘Il y a un nombre croissant de Latino-américains qui s’intéressent au judaïsme’
“Il y a un nombre croissant de Latinos en Amérique latine et aux Etats-Unis, en Colombie et au Mexique, qui s’intéressent au judaïsme », s’exclame Mejia.
« Le judaïsme les attire, mais ils n’ont nulle part où aller. Il n’ont pas accès à une communauté juive, ou elles n’existent tout simplement pas”.
Mais les deux congrégations de Mejia vont là où elles le peuvent. Même si Santa Marta n’a pas de synagogue, elle utilise le magnifique littoral de la ville, renommé “Playa Mikveh” ou “Plage Mikvé ”, pour le mikvé, ou bain rituel. La congrégation travaille également sur l’établissement d’un cimetière.
A Barranquilla, la synagogue est souvent pleine à craquer pendant Shabbat, et Barros est récemment parvenu à gérer les questions logistiques en déménageant dans un nouvel espace de prière. Trois jeunes musiciens originaires de Nahariyah ont créé pour eux une belle version de “Adon Olam”, interprétée selon les règles du « vallenato », un genre musical propre au nord de la Colombie, similaire au calypso, jouée à l’aide de tambours, de guacharaca (percussions) et d’un accordéon.
Étonnamment, Santa Marta et Barranquilla sont les seules communautés colombiennes qui se soient converties au judaïsme réformé et non au judaïsme orthodoxe.
“Ce sont des communautés égalitaires”, dit Mejia, rabbin conservateur ordonné par le Jewish Theological Seminary. “C’était là une de mes conditions”.
Il affirme être un “grand et féroce apôtre de l’égalité des genres” et dit “avoir fait résonner ce message auprès de la communauté”.
‘Ce sont des communautés égalitaires, c’était là une de mes conditions’
Cet été, le rabbin Andrew Sacks, directeur de l’Assemblée Rabbinique de Jérusalem pour le Mouvement (Conservateur) en Israël a rencontré les deux congrégations au cours d’un voyage en Colombie.
A Barranquilla, “la synagogue était absolument pleine à chaque service”, se réjouit-il. « Ils savent tous comment daven [prier]. Il y avait 40 personnes dans la synagogue, 30 parmi elles attendant la conversion ! Plusieurs personnes parmi les dirigeants peuvent lire la Torah. Je pense que [la communauté] pourrait susciter la convoitise de presque tous les rabbins : une communauté où presque tout le monde vient à la synagogue ! ».
Les prières du matin à Barranquilla. (Crédit : Autorisation)
Les prières du matin à Barranquilla. (Crédit : Autorisation)
“J’ai la chance d’avoir de bons responsables administratifs qui s’occupent [de la] gestion quotidienne de la synagogue, des offices de Shabbat, de la qualité de la hazanout (chant), avec des gens vraiment talentueux et une vraie connaissance musicale », indique Mejia. « Je tente de faire en sorte que ces communautés soient organisées, qu’elles développent leurs leaders. Je les forme directement ou par le biais de programmes en Israël et en Argentine pour qu’elles rejoignent le Mouvement mondial conservateur — Massorti, qui est largement reconnu par le monde juif.”
En 2010, Mejia se préparait à devenir rabbin dans le cadre du JTS lorsqu’il a commencé à donner des cours en ligne sur le judaïsme en espagnol. Il dit qu’il s’est alors vu consigner « un rôle en tant qu’éducateur pour [le nombre] toujours croissant de juifs en Amérique latine qui optent pour le judaïsme. »
« Ils m’ont dit : ‘Nous voulons que tu deviennes rabbin’. Je leur ai répondu : ‘Je n’ai pas encore reçu d’ordination. Pour le moment apprenons.’  »
Et, raconte-t-il : ‘Il y avait un groupe de Santa Marta qui était vraiment très engagé. A chaque cours, ils posaient des questions, ils se tournaient vers moi alors que je n’étais pas encore rabbin. Ils m’ont dit « Nous voulons que tu deviennes rabbin ». Je leur ai répondu « Sachons simplement apprendre ».
La majorité d’entre eux étaient des catholiques et incarnaient bien les mestizos, ces Colombiens issus des unions mixtes entre les colons espagnols et la population indigène.
Mejia explique : “Ils connaissaient très bien les technologies et ils avaient accès à Internet. Presque toutes les communautés qui ont émergé en Amérique Latine ont débuté sous la forme de forum en ligne, un gars [qui connaît] un autre gars. Internet leur a permis de créer une communauté virtuelle.”
Alfaro, l’éventuel président de congrégation, faisait partie de cette communauté virtuelle explorant le judaïsme. « Tout d’abord, cela ne s’est fait qu’avec l’aide d’Internet », dit-il, « puis avec diverses personnes que je connaissais et enfin avec le rabbin Juan Mejia.”
‘Vous pouvez choisir une autre religion’
Alfaro est né dans une famille catholique pratiquante mais, dit-il, « le christianisme ne répondait pas à de nombreuses questions que je me posais. Depuis tout petit, j’ai toujours aimé étudier différentes religions et m’immerger un peu dans les origines du christianisme et de ses différents courants ».
Il explique avoir comparé le Nouveau Testament avec l’Ancien Testament et “après avoir découvert des contradictions dans des textes variés, j’ai décidé d’étudier le judaïsme.” Il y a trouvé des réponses à de nombreuses questions et inquiétudes spirituelles et a décidé d’initier le processus de conversion.
“Les familles qui forment notre kehila [congrégation] partagent des origines similaires à la mienne’”, indique-t-il. « C’est-à-dire qu’ils viennent de familles catholiques où les réponses apportées par le christianisme ne suffisaient pas à combler leurs besoins spirituels. La situation les a amenés à commencer à étudier et à explorer de nouvelles options, et ils ont enfin trouvé dans le judaïsme une place pour s’épanouir et développer leur spiritualité ».
‘Tout le monde en Colombie a un cousin, un frère, un collègue, un patron qui n’est pas catholique. C’est un grand changement’
Selon Mejia, un autre élément vient encourager cette recherché spirituelle : c’est la croissance du mouvement pentecôtiste en Amérique Latine.
“Aujourd’hui en Colombie, il y a un élément qu’il n’y avait jamais eu avant, c’est la diversité religieuse”, remarque-t-il.
« Tout le monde en Colombie a un cousin, un frère, un collègue, un patron qui n’est pas catholique. C’est un grand changement. On n’avait jamais vu ça auparavant. Il y a une sorte de recherche et d’ouverture. Et si vous n’êtes pas obligé d’être Catholique, vous pouvez choisir une autre religion ».
Et, poursuit Mejia, “les gens peuvent explorer le judaïsme. Dans mon cas, c’est une ligne très directe. [Les gens] vont commencer comme catholiques, puis ils deviendront Protestants et commenceront à étudier sérieusement la Bible. Ils demanderont : « Qui a la version la plus originale [dans le sens de l’authenticité], la vérité ? Les Juifs. Beaucoup de gens passent par l’étape supplémentaire des mouvements messianiques ».
La congrégation Shirat Hayam à « Playa Mikvé » à Santa Marta (Crédit : Autorisation)
La congrégation Shirat Hayam à « Playa Mikvé » à Santa Marta (Crédit : Autorisation)
Mejia raconte que “nombreux sont mes étudiants qui passent par une position intermédiaire entre le catholicisme et le judaïsme, qui habituellement s’intéressent au protestantisme ou aux mouvements messianiques avant d’opter pour le judaïsme ». Mais, dit-il, grâce, en partie, à Internet, il est “plus facile de trouver davantage de choix juifs traditionnels”.
Mejia a grandi catholique en Colombie, où il a fait sa première communion – l’un des sept sacrements catholiques. Quand il a appris que sa famille avait des origines juives, il a décidé de se convertir. Son séjour en Israël alors qu’il avait vingt ans – il y a obtenu un diplôme de maîtrise – n’a fait que renforcer son souhait.
Il déclare que malgré tout – alors que lui affirme bien connaître l’histoire des Anoussim, les descendants des Juifs obligés de se convertir au christianisme – il prend de plus en plus conscience de l’intérêt porté au judaïsme de la part de personnes n’ayant aucune origine familiale juive.
Le groupe de Santa Marta était tellement intéressé que ses membres ont accueilli Mejia lors d’un Shabbaton de quatre jours en janvier 2010.
“Je suis tombé amoureux”, s’exclame-t-il. « Ils étaient étonnants, vraiment assidus. J’ai commencé à travailler sur la véritable construction d’une communauté, à enseigner en direction d’une communauté ».
Ils ont par ailleurs participé à des sessions d’apprentissage sur Internet, souvent plusieurs fois par semaine. Et ils ont aussi développé une communauté au sens physique du terme.
Une photo du groupe de jeunes de la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Une photo du groupe de jeunes de la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Une conversion de groupe en 2012
Le groupe a loué une maison qui a fait office de synagogue pendant un temps. Mejia raconte que “le vendredi soir, pendant Shabbat, elle est devenue, de facto, la seule synagogue de la ville” pour les baroudeurs israéliens et les voyageurs américains en visite dans ce pôle touristique.
“Au début, c’était très informel”, dit Mejia. « On se rencontrait dans des maisons, dans les salons des uns et des autres. Puis, le mouvement est devenu plus important et il a fallu louer davantage d’[espace] ».
Toutefois, rappelle-t-il, “personne n’était encore Juif”.
Ce qui a changé en 2012, lorsque Mejia est retourné à Santa Marta et a pris la tête d’un Beth Din qui a procédé à la conversion de 20 membres.
La ville n’avait pas eu précédemment de synagogue et ne comptait que peu de familles juives, ajoute Mejia.
‘Le vendredi soir, pendant Shabbat, elle est devenue, de facto, la seule synagogue de la ville, mais personne n’était encore Juif’
Il a converti la première poignée de gens dans le bureau de la synagogue, présidant un Beth Din de « rabbins et de collègues argentins principalement », raconte-t-il, notant que « les Argentins, concernant les Conservateurs, sont les plus influents en Amérique Latine ».
Mais très rapidement, Santa Marta n’a plus été la seule congrégation de Mejia dans le secteur. “Certaines personnes à Barranquilla avaient entendu parler de la communauté de Santa Marta,” explique Mejia. « Ils ont alors dit qu’il y avait un mouvement qui leur semblait solide à Santa Marta”.
D’une certaine manière, les personnes impliquéés à Barranquilla présentaient les mêmes raisons de s’intéresser au judaïsme et à l’éventualité d’une transformation spirituelle.
“Le judaïsme m’offre un renouveau de la pensée et de ma perception de la manière dont nous vivons au service du créateur”, déclare en espagnol Manuel Palacio, un membre de la communauté âgé de 47 ans.
Malgré tout, et contrairement à Santa Marta, Barranquilla avait déjà en son sein une ancienne communauté juive.
Plusieurs membres, interviewés en espagnol, ont mentionné avoir pratiqué tôt le judaïsme, ou même s’être identifiés comme étant Juifs dès la naissance.
Javura Nahariya de Barranquilla dans la piscine. (Crédit : Autorisation)
Javura Nahariya de Barranquilla dans la piscine. (Crédit : Autorisation)
“La décision de ma conversion au judaïsme est née de nombreux et différents facteurs, mais elle est venue du fait principalement qu’année après année, ce sont les coutumes du Shabbat et les fêtes religieuses qui ont toujours réuni ma famille depuis l’enfance », atteste Barros, ingénieur logiciel âgé de 24 ans.
Si d’autres membres de la famille de Barros ont mis un terme à leurs pratiques juives, Barros dit que pour lui-même, “le plus grand pourcentage de beaux souvenirs que j’ai développé est lié à mon identité juive, et après avoir grandi, j’ai le sentiment que mon lien direct avec Dieu est plus consistant”.
Pablo Rodriguez, membre de la communauté âgé de 21 ans, a grandi en pratiquant le judaïsme après que sa mère a “décidé de faire son entrée dans le peuple juif” il y a de nombreuses années.
“C’est la seule [foi] que je connais et je l’ai pratiquée depuis tout petit et jusqu’à maintenant », raconte-t-il. « Le premier enseignement que j’en ai tiré, c’est l’importance de la famille. Et l’importance également d’apprendre à connaitre Hashem et de pratiquer la Torah.”
‘Le plus grand pourcentage de beaux souvenirs que j’ai est lié à mon identité juive’
Mais, dit-il : “Etre Juif est, avant tout, l’appartenance à un peuple et à une communauté, puis il y a un style de vie. Pour moi, le judaïsme n’est pas précisément une religion.”
Barros explique qu’il y a 20 ans, “de nombreuses personnes dans ma ville ont senti une connexion avec le peuple juif. Tandis que nous ne connaissions pas à 100 % le sujet, nous savions que les informations viendraient des parties intéressées et des descendants des familles juives”.
La communauté de Barranquilla était initialement “un satellite de Santa Marta,” explique Mejia, “mais très rapidement, la communauté de Barranquilla, qui est une plus grande ville, avec des opportunités d’emploi et des entreprises, est devenue très importante, plus importante que Santa Marta.”
Et en 2014, Mejia est retourné à l’occasion d’un autre Beth Din procéder aux conversions de membres des congrégations de Santa Marta et de Barranquilla.
Les conversions réussies ont mis beaucoup de temps à venir, ce qui a impliqué, selon les termes mesurés d’Alfaro, « plusieurs tentatives ratées de nous organiser en tant que communauté jusqu’à ce qu’enfin nous entrions en contact avec le Rabbin Juan Mejia.”
Rabbi Juan Mejia allumant les bougies de Hannukha avec la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Rabbi Juan Mejia allumant les bougies de Hannukha avec la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Mejia déclare que les deux congrégations avaient été dans le passé victimes des escroqueries de rabbins venant de l’étranger, notamment des Etats Unis et d’Israël, qui avaient disparu après avoir reçu de l’argent.
“Les gens ont été échaudés à Santa Marta”, ajoute Sacks, « mais ils ont continué à insister. Le consensus [sur Mejia], c’était que “quelqu’un comprend vraiment notre judaïsme’. Certains pensaient qu’il avait des racines juives”.
“Juan est l’un des quelques rabbins qui font les choses non seulement parce que c’est important de les faire, mais qui les font bien… Juan ne souhaite pas travailler avec un groupe et procéder à des conversions à moins qu’il y ait une infrastructure. Ils ne les laissera pas tomber”, dit Sacks.
“La majorité s’est convertie, mais un nombre significatif d’entre eux n’est pas encore prêt. Il enseigne les prières grâce à un cours donné sur Skype une fois par semaine, et des instructions individuelles aussi. Il est en train de construire une communauté où les gens pourront vivre comme Juifs. Et seulement à ce moment-là, il procédera aux conversions ».
Pour certains membres, la conversion a entraîné des crispations familiales.
‘Ils ont accepté ma casheroute et de la même façon, j’ai accepté qu’ils ne consomment pas d’aliments casher’
Jessica Polo Mutis, âgée de 21 ans, appartient à la communauté de Barranquilla. Elle explique en espagnol que cela a été difficile pour sa famille, et en particulier sa mère, de comprendre son changement en termes de croyances et de pratiques religieuses – y compris sa décision de manger casher.
Toutefois, poursuit-elle, “ils ont accepté ma casheroute et de la même façon, j’ai accepté qu’ils ne consomment pas d’aliments casher. Je pense que c’est une question de compréhension des modes de pensée de chacun, et des aspects qui revêtent de l’importance pour eux ».
De nouvelles branches juives nées de racines anciennes
Avec les conversions, les communautés ont été en mesure d’établir un lien formel avec les autres congrégations existantes en Colombie, une nation de 3 000 Juifs, à la riche histoire juive.
Les premiers Juifs de Colombie seraient arrivés d’Espagne au 16e siècle, se présentant comme des catholiques pratiquants tout en continuant à vivre leur foi en secret dans le Nouveau Monde. De nombreux membres de cette communauté ont été massacrés en 1636.
Un vent de liberté a commencé à souffler à la fin du 18e siècle, lorsque des Juifs arrivés de Jamaïque et de Curaçao ont commencé à pratiquer leur religion en public, malgré l’interdiction qui en était faite. Ce vent est devenu un tourbillon au début du 19e siècle, lorsque la Colombie a obtenu son indépendance de l’Espagne sous la direction de Simon Bolivar, “Le libérateur (El Libertador),” dont le tombeau se trouve à proximité de Santa Marta.
Dans cette nouvelle nation, la ville de Barranquilla s’est développée comme port d’entrée, aidée par sa localisation le long du fleuve Magdalena et pas sa communauté juive venue de Curaçao.
Le musicien Lior Ben Hur jouant à la guitare avec les membres de la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Le musicien Lior Ben Hur jouant à la guitare avec les membres de la communauté de Barranquilla (Crédit : Autorisation)
Barranquilla accueille la plus ancienne congrégation et le plus vieux cimetière juif de Colombie. Un de ses membres, Ernesto Cortissoz, avait fondé la première ligne aérienne de Colombie en 1919 (il est décédé lors du premier accident d’avion survenu dans le pays en 1924) et l’Aéroport International de Cortissoz, dans la zone métropolitaine de Barranquilla, porte désormais son nom.
Ceux qui ne connaissent pas bien la ville pourront toutefois reconnaître certaines célébrités qui y sont nées, dont Shakira (qui y fait allusion dans son titre “Hips Don’t Lie”) et Sofia Vergara. La ville est également connue à travers le “Groupe de Barranquilla” regroupant des auteurs, fondé par l’écrivain Gabriela Garcia Marquez. Le lieu est d’ailleurs dépeint dans “Cent ans de solitude.”
Barranquilla est une ville diversifiée, accueillant des descendants des migrants moyen-orientaux en provenance de Syrie et du Liban (dont Shakira). La Colombie en général a été un refuge pour les Juifs sépharades qui fuyaient l’Europe après la Première Guerre mondiale, et pour les Juifs Ashkénazes qui ont voulu échapper à Hitler lorsque celui-ci est devenu chancelier de l’Allemagne nazie en 1933.
Aujourd’hui, à Baranquilla, il y a près de neuf synagogues établies, dont les congrégations de la synagogue orthodoxe Sinagoga Shaare Sedek et de la Synagogue Bet-El, une ancienne synagogue Massorti devenue orthodoxe.
Mejia estime que la population juive de Colombie doublerait si les communautés émergentes étaient comptabilisées, mais qu’il y a parfois des relations compliquées entre les communautés émergentes et établies.
“Je ne sais pas où est-ce que ça va aller”, dit Mejia. « Certains disent qu’ils devraient tous partir en Israël. D’autres disent le contraire. Ce sont des sujets de division au sein de la communauté juive colombienne.”
Il explique que les membres de ses deux congrégations sont des juifs des Caraïbes – ni des Ashkénazes, ni des Sépharades – qui doivent développer leur propre identité.
Il note toutefois que “la résonnance est très forte avec l’empreinte des Sépharades. Les Ladino peuvent les lire, et comprendre : faire une connexion culturelle ».
Mais, ajoute-t-il, ils doivent créer un Judaïsme des Caraïbes qui leur ressemble, dans le climat, dans la gastronomie, dans la musique. Cela peut être une source d’enrichissement pour le peuple Juif.
‘Si un Juif vient en ville, c’est à cause de la plage’
Les noms hébreux de chaque congrégation reflètent leurs connexions à la communauté.
“Shirat Hayam,” chant de la mer, évoque la plage “Playa Mikveh” — que Mejia décrit comme une plage heureuse, joyeuse, belle. Si un Juif vient à s’aventurer en ville, c’est à cause de la plage ».
Il encourage la communauté « à se l’approprier, à accueillir des visiteurs ». Un grand nombre de Juifs viennent dans la ville, cherchant la plage. C’est une ressource, une plage, le dernier territoire sous-développé dans le secteur de Santa Marta et ses alentours, entre deux hôtels immenses… L’immersion pour tous. C’est tout simplement splendide, une eau bleue absolument belle, chaude, le soleil qui se déploie dans la mer, c’est vraiment magnifique à voir ».
“Nahariyah” se réfère au fleuve Magdalena, “la rivière de Dieu”, qui joint la mer des Caraïbes à Barranquilla, transformant le port en porte d’entrée de la Colombie, explique Mejia. « Chaque nom a sa force ».
‘Vous aurez 80 personnes pour Shabbat, et la majorité d’entre elles sait comment prier’
Il y a actuellement 8 membres individuels pour le Shirat Hayyam, et 30 familles suivant un programme de conversion à Javurat Nahariyah.
“Vous aurez 80 personnes pour Shabbat,” indique Mejia. « La majorité d’entre elles sait comment prier ».
Les deux congégations utilisent un Siddour sépharade que Mejia a créé en tant que projet gratuit en ligne en 2007. Le Siddour a été traduit et transcrit. Les communautés ont seulement deux chumashim — les Cinq Livres de Moïse. Elles ont emprunté pour les jours fériés un rouleau de la Torah à un rabbin orthodoxe de Barranquilla, et Sacks en a amené un autre.
“Quand on lit la Torah, je fais mienne l’ancienne pratique consistant à traduire simultanément”, déclare Mejia « Un verset est en hébreu, le lecteur fait une pause et quelqu’un d’autre fait la [traduction] en espagnol.”
La couverture du siddur que le rabbin sépharade Juan Mejia a mis ensemble en ligne pour les deux communautés. Le siddur est traduit et transcrit en espagnol (Crédit : Autorisation)
La couverture du siddur que le rabbin sépharade Juan Mejia a mis ensemble en ligne pour les deux communautés. Le siddur est traduit et transcrit en espagnol (Crédit : Autorisation)
A Barranquilla, dit Meji, “les Kabbalat Shabbatet arvit [les prières de la soirée du vendredi] durent longtemps. Les gens aiment manger ensemble. Pour shacharit , le samedi matin, s’il y a un minyane, ils lisent la Torah, et très souvent, ils resteront toute la journée à la synagogue, avec les enfants qui jouent”.
“Santa Marta est une communauté plus petite, dit-il, et il y a une vraie crise immobilière. C’est une ville touristique, les gens achètent des appartements qu’ils n’utilisent pas, l’immobilier y est très cher. La Shirat Hayyam a du mal à trouver une place dans tout ça, la synagogue de la communauté a été louée à des gens qui pouvaient davantage payer, alors ils sont retournés dans leurs salons, et seulement le vendredi soir.”
Sacks décrit Santa Maria comme étant “un peu une communauté qui va et qui vient. Elle n’a pas de bâtiment permanent. Elle est un peu plus isolée”.
Tandis que Santa Marta ne peut pas recevoir de nombreux invités juifs pendant le Shabbat, Sacks indique que la congrégation est toutefois aidée par un biologiste marin israélien en séjour là-bas.
“Il ne vient pas d’un milieu pratiquant mais il a été attiré par le groupe; et le groupe a été attiré par lui, et il a beaucoup aidé”, dit Sacks. « Ils s’assurent que leurs enfants connaîtront des chansons israéliennes et juives le mieux possible au vu de leurs ressources limitées. »
Et, déclare-t-il, la congrégation de Santa Marta s’est rassemblée “tous les vendredis soirs au cours des sept dernières années, sans interruption. Tous les jours fériés, il y a toujours des invités Israéliens ou Américains dans la ville. Ils sont là et ils y resteront, ce n’est pas une passade ».
‘C’est une synagogue normale, la seule chose, c’est qu’elle contient 100% de convertis’
Il ajoute « c’est une synagogue normale : la seule chose, c’est qu’elle contient 100% de convertis »
Les membres de la communauté viennent de différents milieux professionnels et personnels.
“A Barranquilla, nous avons des gens qui travaillent pour le gouvernement, et des gens qui ne font que passer”, indique Mejia. « Nous avons un boxeur, il a une histoire très intéressante. Son père est Juif, il a servi dans l’armée israélienne, il a fait l’Aliyah, il est revenu et a passé des moments difficiles, il fait du MMA… Nous avons des ménagères, des chauffeurs de bus, des médecins ».
Rabbi Joshua Barton de Nashville, TN, qui a mené un groupe d'étudiants Hillel de Vanderbilt en 2015, en train de décorer les murs à Shirat Hayam (Crédit : Autorisation)
Rabbi Joshua Barton de Nashville, TN, qui a mené un groupe d’étudiants Hillel de Vanderbilt en 2015, en train de décorer les murs à Shirat Hayam (Crédit : Autorisation)
Départ en terre sainte ?
Alors que les communautés émergentes épousent le judaïsme, certains partent pour Israël. Un article du 28 avril écrit par Graciela Mochkofsky dans le journal California Sunday magazine racontait l’histoire des Juifs convertis de Bello, un faubourg de Medellin, qui fut autrefois l’une des villes les plus dangereuses du monde (devant Beyrouth) à l’époque d’Escobar.
La communauté de Bello a suivi le parcours décrit par Mejia, passant du catholicisme au Pentecôtisme puis au Judaïsme. Un des membres de la communauté, René Cano, a changé son nom en optant pour celui de Shlomo Caro et est parti l’année dernière en Israël, avec l’aide de Shavei Israel, une organisation oeuvrant dans neuf pays afin de fournir une aide à différentes communautés variées, comme celles de Bnei Menashe en Inde, de Bnei Anousim (ou “Juifs clandestins ”) en Espagne, au Portugal et en Amérique du Sud. Caro et sa famille vivent dorénavant à Karmiel.
Les membres de la communauté de Barranquilla avec le rabbin Juan Mejia. (Crédit : Autorisation)
Les membres de la communauté de Barranquilla avec le rabbin Juan Mejia. (Crédit : Autorisation)
Alors qu’on lui demande s’il y a, selon lui, des membres des communautés de Santa Marta et de Barranquilla qui désireraient faire leur aliyah, Sacks répond : « Je pense qu’il y en a. Clairement, certains le désireraient, non pas pour fuir, mais pour vivre leur engagement. Il y a un sentiment sioniste pro-israélien très fort ».
Toutefois, dit-il, « c’est seulement une petite proportion à ce point-là”.
Il indique que d’autres membres de la communauté de Barranquilla considèrent que les opportunités économiques dans leur ville natale sont limitées, et qu’ils pourraient souhaiter partir non seulement pour Israël mais également pour Bogota ou partout ailleurs en Amérique Latine et aux Etats-Unis « s’ils en avaient la possibilité ». Mais « un nombre sans commune mesure d’entre eux s’intéressent tout de même à l’Aliya ».
Malgré tout, ajoute Sacks, les olim de Santa Marta et de Barranquilla peuvent rencontrer des obstacles à leur départ.
“Dans l’ensemble, nos convertis, dans la majorité des pays du globe, sont traités de la même manière que ceux qui ont fait des conversions orthodoxes”, explique-t-il. « Mais ceux qui viennent des « communautés émergentes » semblent être appréhendés selon une norme différente”.
Le rabbin Andrew Sacks du mouvement Massortise rend régulièrement dans les communautés juives "émergentes" du monde entier (Crédit : Facebook)
Le rabbin Andrew Sacks du mouvement Massorti se rend régulièrement dans les communautés juives « émergentes » du monde entier (Crédit : Facebook)
La semaine prochaine, des représentants du ministère de l’Intérieur et de la Jewish Agency se rencontreront dans le contexte de demandes d’aliya soumises « par plusieurs familles du Vénézuéla qui sont dans des situations catastrophiques dans leur pays », affirme Sacks. « Je n’ai aucune doute sur leur sincérité et sur leur légitimité de leurs conversions ».
Néanmoins, ajoute-t-il, “si la communauté n’a pas de Rabbin vivant en son sein, le Ministère de l’Intérieur va regimber”.
Il indique aussi qu’une communauté émergente juive en Ouganda bénéficie de la présence d’un Rabbin Massorti, mais il ajoute : “J’ai dû me battre pendant trois ans et avoir recours au cabinet du Premier ministre pour obtenir l’approbation d’un visa étudiant autorisant cinq jeunes juifs ougandais à venir étudier à la Yeshiva Massorti de Jérusalem.”
Et, estime-t-il, il y a des obstacles plus généraux qui peuvent entraver ce genre de démarche.
“Il faut penser également que certains peuvent avoir le sentiment que les gens se sont simplement convertis pour faire l’Aliyah,” observe-t-il. « Ou si d’autres n’ont pas, eux aussi, fait précédemment ce grand voyage sans retour hors de la communauté. Ou si le Beit Din s’est tenu dans une autre ville. Ce n’est pas souvent le cas pour les convertis orthodoxes.
En fait, certains migrants provenant des communautés émergentes ont été convertis par des Rabbins envoyés en Amérique Latine par le Rabbinat officiel israélien. Si elle comporte le sceau d’approbation orthodoxe, la norme est beaucoup plus souple”.
Les prochaines étapes pour les congrégations de Santa Marta et de Barranquilla semblent difficiles à prévoir. Impossible de dire quand la Shirat Hayyam trouvera un nouveau lieu de prière, ou quand les familles de la Javurat Nahariyah, qui suivent actuellement leur processus de conversion, l’achèveront.
Et pourtant, le cadre semble avoir été d’ores et déjà établi pour la réussite à venir de ces communautés – sur la base de la foi, sous l’orientation d’un rabbin attentif et par l’implication de ses propres membres.
“Il faut ajuster cette tradition du judaïsme pour qu’elle s’adapte”, dit Mejia de ses congrégations.
« Sinon, elle ne pourra pas être léguée aux enfants et aux petits-enfants ».
Et c’est plutôt pas mal de bénéficier de l’eau de la mer des Caraïbes, tout à côté, pour se tremper dans le mikvé.

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