dimanche 12 février 2017

De plus en plus de juifs turcs s’alarment du manque de liberté et de perspectives d’avenir......


ISTANBUL (JTA] – Dans un café chic qui surplombe le Bosphore, deux femmes juives turques discutent de leurs projets d’émigration quand la sonnerie de la prière du vendredi résonne dans les haut-parleurs de la mosquée voisine.

La sonnerie est assourdissante. Impossible de parler, le bruit emplit tout le café du quartier de Bebek dans l’ouest d’Istanbul, les femmes saisissent leurs smartphones pour y lire les nouvelles. Enfin, elles essayent.

Le gouvernement turc à bloqué l’accès à Internet en ce jour de novembre, apparemment pour bloquer la communication entre terroristes. Cela cause de grosses perturbations dans la circulation et surcharge les stations cellulaires.
« C’est la Turquie », déplore l’une des femmes, âgée de 42 ans, mère et femme d’affaires. Elle s’appelle Betty mais a souhaité garder son nom de famille anonyme pour des raisons de sécurité.
« S’ils ne veulent pas que vous communiquiez, vous ne communiquerez pas », ajouter son amie Suzette, également désireuse de préserver l’anonymat.
Betty et Suzette font partie des milliers de juifs turcs qui sont à la recherche de passeports étrangers cette année, dans un pays où la religion fleurit et où les minorités ethniques subissent le poids de la politique autoritaire grandissante de Recep Tayyip Erdogan, le président turc islamiste.
« Bien sûr que nous pensons à émigrer. Tout le monde pense à émigrer, parce que c’est difficile d’imaginer un futur ici. De nombreux musulmans aussi y pensent », dit Betty en examinant le dernier étage du café, où elle suggère de s’installer pour ne pas être entendue en train de parler des juifs à un journaliste.
Sur les 4 500 juifs séfarades qui ont récemment fait la demande de citoyenneté espagnole, au moins 2 600 sont turcs, selon Pablo Benavides, le consul général d’Espagne en Turquie. L’an dernier, la loi du retour est entrée en vigueur pour les juifs séfarades dont les ancêtres avaient été chassés d’Espagne par l’Inquisition espagnole 500 ans plus tôt.
Des centaines d’autres ont fait une demande de naturalisation au Portugal, où une loi similaire est également entrée en vigueur l’an dernier. Et les juifs turcs sont les plus nombreux à demander un passeport portugais.
Ils sont environ 250 juifs turcs à avoir immigré en Israël au cours de l’année passée. Une immigration qui a doublé par rapport à 2015, et représente plus d’1 % de la communauté juive turque, composée de quelque 17 000 personnes.
La course aux passeports portugais et espagnols ne reflète pas nécessairement un désir d’immigration imminent. Plusieurs demandeurs, dont Nedim Bali, 37 ans, évoquent cette mesure comme un plan de secours. Mais les chiffres semblent néanmoins refléter une insécurité grandissante parmi les juifs turcs. Ils sont nombreux à accuser Erdogan de tenir un discours anti-Israël, teinté d’antisémitisme.
En 2014, il a accusé des manifestants, irrités par sa gestion d’une tragédie minière, de « rejetons d’Israël », un pays qu’Erdogan avait au préalable accusé de tuer les bébés palestiniens.
En 2010, Erdogan a suspendu ses relations diplomatiques avec Israël à cause de la mort d’un commando de neuf passagers à bord d’une flottille à destination de Gaza, qu’il avait envoyée depuis la Turquie pour défier le blocus instauré par Israël sur la zone côtière aux mains du groupe terroriste palestinien du Hamas. Les relations entre les deux pays ont été officiellement rétablies il y a quelques mois, mais il faudra du temps avant que la qualité des relations ne revienne à celle qu’entretenaient les deux pays avant 2010. Certains experts estiment qu’ils sont dans la bonne voie.
L’inconfort généré par la rhétorique d’Edorgan est aggravée par ses mesures de répression contre l’opposition, les médias et les libertés civiques, dans le cadre d’une recrudescence des attaques terroristes, et après la tentative de coup d’État en juillet.
Les interruptions de connexion internet comme celle du 4 novembre sont fréquentes en Turquie. Depuis juillet, le gouvernement a mis en place de vastes pouvoirs exécutifs supplémentaires au nom de la sécurité. Erdogan a fait adopté une réforme de la constitution destinée à renforcer son emprise sur le pouvoir et sur les institutions du pays. Bien avant ces mesures, la Turquie était critiquée pour violer les droits de l’Homme de manière chronique, ainsi que pour ses pratiques anti-démocratiques.
Au début du mois, parmi une vague d’arrestations, de fermetures de journaux et une purge de milliers de personnes suspectée de complicité dans la tentative de coup d’État, le département d’État américain a déclaré être « profondément inquiet de ce qui semble être une intensification de la pression officielle sur les médias de l’opposition en Turquie. » L’Allemagne a aussi fait part de son inquiétude.
Pour d’innombrables juifs et non-juifs turcs, le renversement raté était symbolique, et pas seulement parce qu’il a conduit a davantage de répression, mais parce qu’il a démontré la possibilité d’une instabilité, selon Rifat Bali, un écrivain, éditeur et historien juif d’Istanbul.
« Nous avons allumé la télévision, et c’était incroyable. Nous pensions que la Turquie avait passé le cap du coup d’État, mais nous nous étions trompés », raconte-il en évoquant la tentative du 15 juillet, qui a pris fin après que de très nombreux civils, convoqués par un Erdogan assiégé, parviennent à paralyser les unités armées rebelles.
Le président Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse après la clôture du Sommet des dirigeants du G20 à Hangzhou le 5 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / GREG BAKER).
Le président Recep Tayyip Erdogan lors d’une conférence de presse après la clôture du Sommet des dirigeants du G20 à Hangzhou le 5 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / GREG BAKER).
Cet épisode a provoqué une explosion du sentiment nationaliste en Turquie, qui n’a jamais été particulièrement cosmopolite, et désormais, de nombreux drapeaux, parfois de la taille des immeubles, ornent et dominent les espaces urbains publics.
La stabilité du régime est capitale pour les juifs turcs. Les synagogues sont sous l’étroite surveillance de l’armée, suite aux attaques terroristes et aux menaces. Une enquête menée en 2015 par la Ligue Anti-Diffamation (ADL) a suggéré que 71 % de la population a des opinions antisémites. À titre de comparaison, les Iraniens en ont à 60 %.
Avant l’ascension d’Erdogan en 2003, année où il a été élu pour diriger le parti islamiste AKP, l’armée était un pouvoir politique important. Elle était mandatée pour neutraliser les forces perçues comme néfastes à une classe dirigeante amie, officiellement au moins, des alliés occidentaux, et opposés à la séparation de l’Église et de l’État.
En revanche, sous Erdogan, l’armée a été rétrogradée au fil des cinq gouvernements dirigés par l’AKP, dont la politique, selon de nombreux juifs turcs, milite en faveur d’une plus grande religiosité dans la Turquie moderne.
« On ne voyait jamais de femmes voilées ici », raconte Betty, en évoquant Bebek, un quartier balnéaire occidentalisé. « Maintenant, elles sont partout. Et c’est mauvais pour les minorités religieuses, mais également pour les femmes actives et indépendantes comme nous. »
Suzette pense que la normalisation des liens entre la Turquie et Israël est « une parade ». Mais Mario Levi, un romancier et chroniqueur juif bien connu explique qu’il s’agissait d’un développement important pour rassurer les juifs turcs au sujet de leur futur dans leur pays natal.
« Je ne suis pas en accord avec la politique du gouvernement israélien, mais je suis profondément attaché à l’État juif », dit-il. « Le fais que mon pays entretienne des relations amicales avec Israël représente beaucoup. »
En 2014, Erdogan avait déclaré que l’antisémitisme était un « pêché », peut-être pour détourner les critiques sur les propos acrimonieux que lui et ses partenaires tenaient.
De plus, au cours des dernières années, le gouvernement turc a versé des millions de dollars dans la rénovation de sites juifs, notamment pour la réouverture de la Grande synagogue d’Edirne, l’an dernier.
La Grande Synagogue d'Erdine, au nord-ouest de la Turquie, après sa restauration en 2015. (Crédit : Capture d'écran YouTube)
La Grande Synagogue d’Erdine, au nord-ouest de la Turquie, après sa restauration en 2015. (Crédit : Capture d’écran YouTube)
En fin de compte, l’ascension de la religion dans la société, avec la répressions sur les libertés civiques génèrent un sentiment d’inconfort chez les juifs turcs, « par spécialement parce qu’ils sont juifs, mais simplement en tant que membres de la classe libérale », analyse Levi.
« J’ai de nombreux amis qui ont été arrêtés pour avoir écrit une critique du gouvernement », dit-il, en ajoutant qu’il fait preuve de « vigilance » lorsqu’il « écrit sur les réseaux sociaux à propos de la Turquie. « Vous n’avez pas besoin d’être juif pour être mal à l’aise dans ce climat. »
Le fils de Rifat Bali, Nedim, qui a déposé une demande pour un passeport espagnol, raconte qu’il envisage d’émigrer pour « offrir un meilleur futur » à ses deux enfants, mais pas nécessairement en Espagne.
Sur le plan économique, la Turquie est « un grand pays avec beaucoup, beaucoup de potentiel », dit Bali.
« Mais ce n’est pas un pays fait pour les personnes, juives ou non, avec des aspirations intellectuelles, car ce pays devient de plus en conservateur, avec des restrictions sur la liberté de penser, la liberté d’expression, et la culture populaire s’imprègne de théories du complot qui envahissent l’espace culturel. »

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