dimanche 4 décembre 2016

L'État contre l'innovation...Par Adrien Pouliot...


J'ai eu le plaisir de rencontrer récemment à Tel-Aviv Gigi Levy-Weiss, président de NFX Guild, un accélérateur technologique et spécialiste des jeux en ligne. M. Levy-Weiss fut, entre autres, fondateur de Playtika, une boîte de jeux en ligne qui a été achetée par Ceasar's Entertainment et revendue l'été dernier pour 4,4 milliards de $ US. Il est actuellement investisseur dans une dizaine de start-ups.
Israël compte, comme le Québec, huit millions d'habitants. Malgré sa petite taille, c'est une véritable pépinière d'entreprises en démarrage. C'est là qu'on y a inventé les premiers pare-feu antivirus et la tomate cerise. Israël compte plus d'entreprises dont les actions sont cotées sur le Nasdaq que tout autre pays au monde après les États-Unis et la Chine. 
Par tête de pipe, Israël a plus de capital de risque, plus de démarrages et plus de professionnels de la technologie et de scientifiques que tout autre pays au monde. Dans les trois dernières années, Microsoft a acquis Adallon (confidentialité de données) pour 320 millions $, Facebook s'est offert Onavo (analyse de données mobiles) pour plus de 150 millions $ et PayPal s'est payé CyActive (antipiratage) pour 60 millions $.
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Quelle est la recette du succès d'Israël et quelles leçons peut en tirer le Québec? M. Levy-Weiss avance plusieurs facteurs expliquant le succès israélien.
Il s'est formé en Israël un écosystème d'investisseurs (anges, capital de risque, accélérateurs, incubateurs), de services d'appui aux entrepreneurs (avocats, comptables, banquiers), de collèges et d'universités, d'entreprises et d'espaces partagés qui a créé une « densité » entrepreneuriale unique.

La culture israélienne favorise la prise de risque. Les entrepreneurs israéliens veulent gagner, n'acceptent pas les normes, sont remplis de contradictions tout en étant ouverts au changement. Ils sont passionnés, mais ils prennent soin des leurs. Ils savent prendre des décisions rapides et difficiles et n'hésiteront pas à abandonner un projet qui ne fonctionne pas. Il y a en effet une valorisation de l'échec, une composante essentielle pour survivre dans un environnement où 19 projets sur 20 sont des revers.

Le système d'éducation (tout comme la religion juive) est fondé sur le choc des idées, le débat et l'ouverture aux idées des autres et à la critique, ce qui permet de trouver les bonnes solutions.
Évidemment, l'État israélien accorde des subventions et encourage les incubateurs. Mais surtout, les lois fiscales du pays permettent de mettre sur pied des structures fiscalement avantageuses pour les investisseurs qui y situent leur propriété intellectuelle.
Enfin, on ne cherche pas à attirer des sièges sociaux, mais plutôt des centres de développement de logiciels. On en compte plus de 282, créés par des compagnies aussi diversifiées que 3M, Amazon, AOL, Apple, AT&T, Citigroup, Cisco, Dell, Facebook, Google, GE, GM, HP, IBM, Intel, Infosys, John Deere, Lenovo, LG, Microsoft, Monsanto, Motorola, Oracle, Nestlé, PayPal, Samsung, Sandisk, SAP, Sears, Sony, Tata et Yahoo, des compagnies chinoises, françaises, indiennes, japonaises, néerlandaises, singapouriennes, sud-coréennes, suisses, anglaises et, évidemment, américaines. Ces compagnies œuvrent dans une foule de domaines, par exemple, l'agriculture, les automobiles, les produits chimiques, les logiciels et applications, les services financiers, les TI, l'internet, les produits pharmaceutiques et médicaux, les semi-conducteurs et les télécommunications.
Une autre composante importante est l'apport de l'armée israélienne et sa mystérieuse unité 8200 de 5 000 spécialistes de l'espionnage et de la cyber sécurité triés sur le volet constituant un bassin de talents qui, en plus de mousser l'innovation en son propre sein, a essaimé un formidable réseau d'entrepreneurs. Selon la revue Forbes, les anciens participants de cette unité ont créé plus de 1 000 entreprises, dont Waze, Check Point et Mirabilis (la compagnie mère de ICQ).
Et, enfin, environ 10 compagnies israéliennes par mois sont vendues à des étrangers ou sur les marchés étrangers, faisant le bonheur des investisseurs et la fierté des Israéliens.
Quelles leçons peut-on tirer de pareil succès?
En Israël, on semble mettre en place les conditions gagnantes pour attirer les talents et les investisseurs. On ne choisit pas les gagnants, on ne dicte pas les stratégies ni les moyens d'action. 
Au Québec, l'État et ses trop nombreux fonctionnaires pompent sans cesse de nouveaux plans et de nouvelles stratégies. 
On affiche fièrement sur le site web du ministère de l'Économie, de la Science et de l'Innovation, la Stratégie du développement de l'industrie québécoise de l'environnement et des technologies vertes, la Stratégie maritime du Québec 2015-2020, la Stratégie québécoise du développement de l'aluminium 2015-2025, la Stratégie québécoise de l'aérospatiale 2016-2026, la Stratégie québécoise de l'exportation 2016-2020, la Stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation, le Stratégie de diversification économique du Centre-du-Québec et de la Mauricie, la Stratégie de diversification économique MRC des Sources, la Stratégie performe pour accélérer la réalisation des projets d'innovation ou d'exportation des PME québécoises et la Stratégie gouvernementale en technologies de l'information.
Ces stratégies ont permis de développer le Plan culturel numérique, le Plan d'action de développement durable 2016-2020, le Plan d'action en économie numérique, le Plan d'action en gestion de la propriété intellectuelle dans les universités et les établissements du réseau de la santé et des services sociaux où se déroulent des activités de recherche, le Plan d'action gouvernemental en économie sociale, le Plan d'action ministériel 2015-2016 à l'égard des personnes handicapées, le Plan de développement du secteur de la quincaillerie et des produits de rénovation et le Plan d'action gouvernemental 2016-2018 en matière d'allègement réglementaire et administratif. Quelle orgie de plans quinquennaux... on se croirait en URSS!
Si on veut encourager l'entrepreneurship et l'innovation, on valorise ses succès. À l'aéroport Ben Gurion de Tel-Aviv, on a installé une quarantaine d'affiches vantant les mérites d'entreprises innovantes locales. Au Québec, quand entendons-nous notre premier ministre vanter nos succès entrepreneuriaux?
Si on veut encourager l'entrepreneurship et l'innovation, on applaudit la vente des fleurons à profit à de grandes entreprises internationales, un signe de succès. Au Québec, François Legault déchire sa chemise et menace de bloquer la vente quand un « fleuron » est vendu à des étrangers.
Si on veut encourager l'entrepreneurship et l'innovation, on félicite les entrepreneurs qui gagnent en baissant leurs taux d'impôts. Au Québec, notre relation malsaine avec l'argent nous amène à considérer les entrepreneurs à succès avec suspicion et à taxer les riches pour qu'ils paient « leur juste part ».
Si on veut encourager l'entrepreneurship et l'innovation, on favorise la prise de risque et on valorise l'échec. Au Québec, un entrepreneur qui connaît un revers est ostracisé.
Si on veut encourager l'entrepreneurship et l'innovation, on doit aller vite, car le taux d'acceptation des nouvelles technologies ne cesse de s'accélérer. On doit accueillir à bras ouverts le capital étranger et les venture capitalists qui prennent des décisions rapidement et conseillent les entrepreneurs. Au Québec, le capital de risque est subventionné par l'État et est géré par de mornes bureaucrates qui avancent à pas de tortue. Ceci crée un effet d'éviction qui fait fuir le capital de risque privé.
Si on veut de l'innovation, on faut discuter, déranger, remettre en question, changer les modèles. Au Québec, on on vénère le modèle existant, on protège les acquis, on résiste au changement, on réglemente, on encadre et on taxe l'innovation pour ne pas déranger indûment les joueurs en place et pour assurer une concurrence « juste et équitable »... Parlez à Uber et à Airbnb de leur accueil au Québec.
Je ne dis pas qu'Israël est une panacée pour les entreprises en démarrage. Mais il faut reconnaître que le Québec a encore un bout de chemin à faire pour arriver à la cheville de ce petit pays en termes d'entrepreneuriat. Heureusement, certains de nos jeunes entrepreneurs tentent de briser les résistances culturelles et les contraintes bureaucratiques québécoises pour lancer ici, envers et contre tous, leur propre entreprise. Je salue leur courage et leur détermination et s'ils finissent par en avoir marre de ramer contre le système québécois, je les comprendrai de mettre le cap Tel-Aviv!

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