jeudi 17 novembre 2016

Quand l’Université de Tel-Aviv s’attaque à « l’humour » antisémite....


Sœur jumelle de l’Association des Amis français de l’UTA située à Paris, la nouvelle organisation a pour but de « maintenir l’Université de Tel-Aviv dans son rôle de centre de la culture française en Israël et de créer un espace convivial pour les nouveaux venus comme pour les francophiles israéliens de longue date », comme l’a rappelé sa déléguée générale, Agnès Goldman. 
Durant cette première année, l’association a organisé 14 événements et compte aujourd’hui plus de mille membres, grâce à l’action d’une équipe dynamique et enthousiaste. 
Les deux avant-premières cinématographiques en particulier (Un+Une de Claude Lelouch et Ils sont partout d’Yvan Attal), organisées en présence des réalisateurs, ont déjà permis de financer 9 bourses d’étudiants et l’association se fixe cette année comme objectif de tripler le nombre de bénéficiaires.
Le Prof. Ruth Amossy, marraine de l’Association, a annoncé que le Département de français de l’Université de Tel-Aviv, devenu Programme de culture française, dirigé par Yves Wahl, mettra cette année l’accent sur le soutien et l’aide à l’intégration des nouveaux immigrants francophones.
Un boycott contre-productif
Pour le Dr. Sandrine Boudana, maitre de conférences au Département de communication de l’Université de Tel-Aviv et spécialisée dans l’étude de l’objectivité journalistique, la question de l’humour antisémite pose deux problèmes principaux: d’une part quelles sont les réactions possibles et la meilleure stratégie à adopter pour le contrer, et de l’autre celui de l’interprétation parfois problématique des signes visuels, auquel vient s’ajouter la question de « l’intention » de l’auteur, car un antisémite se réclame rarement de l’antisémitisme et déplace souvent sa défense sur le terrain de la liberté d’expression.
Le cas d’école présenté par la chercheuse était celui de la quenelle popularisée par l’humoriste Dieudonné, dont la plus célèbre fut celle du footballeur Nicolas Anelka effectuée sur un terrain de football anglais le 18 décembre 2013, qui a donné lieu à de houleuses polémiques internationales.
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Selon la chercheuse le boycott des spectacles de Dieudonné, stratégie adoptée par les autorités, les médias et une partie de l’opinion publique pour lutter contre le phénomène, s’est avéré contre-productive. D’après elle, cette politique n’a pas été forcément comprise et acceptée par l’opinion publique française, puisque selon un sondage du Huffington Post de janvier 2013, si 83% des personnes interrogées avaient une mauvaises opinion de l’humoriste, 74% pensait cependant que le gouvernement français avait « sur-réagi » à son égard et 52% s’exprimaient contre le boycott de ses spectacles.
Pour sa défense, Dieudonné lui-même se dit antisioniste et antisystème, et non pas antisémite, considérant qu’il s’attaque à un lobby puissant qui tient entre ses mains tout le pouvoir médiatique, et à l’Etat d’Israël comme puissance colonisatrice. Il ajoute que la quenelle a été utilisé dès 2004 dans d’autres but, et n’a visé les Juifs qu’à partir de 2009, ce qui, de son point de vue, prouverait qu’il s’agit bien d’un bras d’honneur contre le système, et non pas d’un geste nazi inversé.
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De l’humour au discours politique
La chercheuse indique que le boycott de Dieudonné a en fait abouti à une multiplication d’articles sur le sujet. Elle relève d’autre part l’immense et inquiétant succès de l’humoriste auprès des jeunes par l’intermédiaire des médias sociaux: on parle aujourd’hui d’une dieudosphère, qui est également le nom du site officiel de Dieudonné. Selon elle l’aspect transgressif de la parole de l’humoriste attire la jeunesse, d’autant plus que l’humour est considéré comme un instrument démocratique légitime, et que ‘manquer d’humour’ est vu comme un crime de lèse-majesté dans les sociétés occidentales. Il est donc difficile d’y réagir efficacement. Pourtant, l’humour de dénigrement (que la sociologue Guiselinde Kuipers distingue de l’humour de dialogue) peut devenir viral.
Quelles sont donc les stratégies plus efficaces ? Plusieurs tentatives ont été faites de réponse par l’humour, notamment celles de Nicolas Bedos er d’Eric Semoun, ancien collaborateur de Dieudonné. La polémique devient alors une compétition de talents, car l’un des problèmes posés par le phénomène Dieudonné est qu’il s’agit d’un humoriste talentueux. Bedos et Semoun ont mis l’accent sur son hypocrisie et sur le fait qu’il instrumentalise l’humour à des fins politiques. Selon Sandrine Boudana, cette approche est intéressante mais insuffisante, car Dieudonné déplace de plus en plus son discours vers un terrain politique.
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La deuxième stratégie est argumentative: on peut tenter de démonter l’argumentaire  de Dieudonné et de ses partisans, comme l’a fait Thierry Ardisson en les mettant en contradiction avec eux-mêmes, dans leur propres propos et entre leur propos et leurs actes, afin de les discréditer. Mais le succès s’il peut être réel, n’est alors que passager.

Apprendre au public à identifier l’antisémitisme

Pour le Dr. Boudana, la stratégie la plus pertinente est celle basée sur la distinction faite par le Prof. Eric Donald Hirsch entre « meaning » et « significance« , signification et signifiance. La signification est le contenu intentionnel, la signifiance est la mise en relation de cette signification avec les préoccupations, intérêts, manières de voir, etc. du récepteur.
En fonction de cette distinction, elle a analysé 20 pages de Google images présentant des quenelles, et est parvenue à les diviser en six catégories: quenelles effectuées pendant des évènements sportifs, celles de célébrités, celles de soldats en uniformes, de personnalités juives (généralement des montages), de personnes déguisées en juifs stéréotypés, et enfin les quenelles exécutées par des individus qui se photographient devant des lieux renvoyant à l’identité ou à l’histoire juive (par exemple Auschwitz) – les trois dernières catégories présentant un contexte dont le caractère antisémite ne peut clairement pas être dénié.
Malgré une certaine lassitude des médias le sujet n’est pas mort, note la chercheuse, qui rajoute que Dieudonné et ses défenseurs restent très actifs et efficaces dans les médias sociaux.  Selon elle, il faudrait transmettre une culture beaucoup plus vaste sur le sujet qui permette au public d’identifier l’antisémitisme. Elle propose le repérage des trois stéréotypes qui restent profondément ancrés dans la culture : l’accusation de déicide, celle de meurtre rituel et celle du complot juif, ou du lobby juif qui tire les ficelles de la société. En fonction de ce dernier cliché, notamment, Dieudonné est parvenu à se victimiser et à convaincre les jeunes que le boycott de ses spectacles est du aux Juifs. 
Elle illustre ses propos par l’analyse de caricatures d’humour antisémite portant sur d’autres sujets, montrant comment le choix de critères basés sur la distinction de Hirsch peut parfois permettre de déconstruire une caricature antisémite, malgré la difficulté dues aux divergences d’interprétation.

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Finalement, le Dr. Boudana conclue sur les limites de ces stratégies, toute discussion amenant généralement à un dialogue de sourds en raison des problèmes d’interprétation qui rendent l’accord difficile. Une méthode basée sur des critères se fondant sur la distinction de Hirsch entre meaning et significance lui semble cependant la plus pertinente pour dénoncer l’antisémitisme dans les discours humoristiques.
La conférence, qui  fut précédée d’une minute de silence à la mémoire des victimes des attentats terroristes du 13 novembre 2015 en France, fut suivie d’une série de questions réponses témoignant de l’intérêt éveillé par l’intervention de la chercheuse parmi le public présent.

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