vendredi 11 novembre 2016

De Trump à Sarkozy: la dictature du “politainment”...Par Eloïse Lenesley !


Aux frontières de la politique…


Les médias auront eu beau l’éreinter, dénoncer son histrionisme, sa misogynie, son homophobie, sa xénophobie,… Donald Trump a été élu 45e président des États-Unis par des électeurs rétifs à toute forme de chantage médiatique : classes moyennes laminées, laissés-pour-compte de la mondialisation, contempteurs du « système ». Beaucoup se réjouissent du triomphe de la démocratie sur les faiseurs de rois. Mais les rois se font parfois bouffons. Et rendent les choses imprévisibles.
Surtout dans notre Hexagone qui cède de plus en plus au folklore du show « à l’américaine ». Le deuxième débat de la primaire des Républicains en a encore témoigné. Rigidifiés derrière leur pupitre, les candidats sont jetés en pâture à des millions d’électeurs blasés qui, tels des entomologistes, scrutent l’esquisse d’une mimique qui trahirait leurs véritables intentions. Dans un futur qu’on espère lointain, peut-être pianoteront-ils 1, 2 ou 3 sur leur « dumbphone » pour éliminer le moins persuasif du lot. 
Les primaires, merveilleuse invention moderne vouée à grappiller du temps d’antenne en palabres lyophilisées ; trois heures de grand oral pour tenter de convaincre ceux qui y croient encore. Après l’ère de l’ « infotainment », bienvenue dans l’aire du « politainment », cette arène du pouvoir d’où l’on peine à discerner monarques et ménestrels. 
Au fil de ses échecs, de ses inaptitudes à réformer et à relancer la machine, la politique s’est faite spectacle, tant pour masquer son absence de vision que pour reconquérir les troupeaux d’abstentionnistes égarés. Ainsi, ses représentants se sont-ils crus obligés d’écumer talk-shows télévisés et émissions de divertissement, pour y prêcher les bonnes paroles qu’ils sont, le plus souvent, insoucieux de tenir.
Thierry ARDISSON soumet Michel ROCARD à l'interview alerte rose dans laquelle il répond sur la sexualité et l'amour avec humour accusant Thierry Ardisson de trimballer une drôle de philosophie.
Lionel Jospin, en 2002, avait fait de la résistance: le premier ministre envoyait son ex-ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènemenent, se faire autopsier à sa place chez l’auguste Michel Drucker. D’aucuns affirment que ses excès de pudeur lui coûtèrent en partie la victoire à la présidentielle. 
Peu de personnalités politiques se sont dérobées à l’exercice, consentant même, à l’occasion, à des confidences polissonnes. Sur le plateau de Thierry Ardisson, par exemple. « Sucer, c’est tromper ? », lançait l’homme en noir, il y a 15 ans, à un certain Michel Rocard. Casse-tête « strauss-kahnien » s’il en est, auquel l’ancien Premier ministre avait répondu, de bon cœur, par la négative. L’obscénité de la question est longtemps restée en travers de la gorge des vigies de la bienséance. Mais en définitive, l’authentique indécence n’eût-elle pas été de demander à un homme politique : « promettre, c’est tromper ? »

François Fillon contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils.

À force de trop chercher à sur-jouer une humanité qu’ils ont perdue à mesure qu’ils gravissaient les hautes sphères, et de vouloir façonner une proximité – voire une promiscuité – artificielle avec la populace, les politiques ont fini par se vautrer avec une docilité de gourgandine dans un barnum médiatique régi par le sensationnalisme et les humoristes. 
Même les émissions politiques se doivent de balancer leur séquence de grosse poilade pour être tendance. Ainsi sur le service public, à la fin de « L’émission politique » de France 2, assiste-t-on, médusés, aux facéties d’une donzelle remontée comme une pendule qui, en quelques vannes aussi raffinées qu’un meeting de Donald Trump, vient réduire à néant deux heures de débat sur la crise, le chômage ou le djihadisme. Comme si tout ça, au fond, n’était pas bien grave. Comme si ces interminables minutes de déconnade adipeuse n’eussent pas été mieux employées à traiter des vraies préoccupations des Français. Seul François Fillon, qui peinait à cacher son exaspération, a eu le courage d’asséner une évidence que partageaient bon nombre de téléspectateurs : ce genre de chronique « humoristique » n’a strictement rien à faire là. 
Les deux présentateurs, David Pujadas et Léa Salamé, n’ont pas apprécié sa remarque. L’an passé, il avait déjà déclaré qu’il ne participerait jamais à l’émission de Laurent Ruquier, « faite de caricature, d’agressivité », s’attirant les foudres de l’animateur. Et le voilà qui se plie aux indiscrétions de l’un des programmes les plus pipolitiques du moment, « Une ambition intime », où il se voit contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils. La probité s’arrête là où l’avidité électoraliste commence.
Qu’on se le dise : on n’a pas le droit de critiquer la télévision, et encore moins de la répudier. « Au XVIIIe siècle, on décapitait les gens qui ne se décoiffaient pas quand passait le Saint Sacrement. Aujourd’hui, le Saint Sacrement, c’est la télévision », s’agace Michel Onfray, accusé par Eric Zemmour de faire des caprices de star parce qu’il avait eu l’outrecuidance, le mois dernier, de quitter le plateau de « Z&N » avant l’enregistrement de son intervention, au motif qu’il avait des rendez-vous à honorer et que le planning avait accumulé une heure de retard (ce que dément la production). 
Mal lui en a pris, il s’est fait éreinter par les « réseaux asociaux ». Michel Onfray avait pourtant une bonne raison de partir. Tout comme Eric Zemmour peut avoir une bonne raison de faire décaler le tournage de son émission quand il tombe à une date qui ne lui convient pas. « À la télévision, la ponctualité n’existe plus, la morale non plus », conclut le philosophe.
En acceptant de se soumettre aux diktats de médias trop heureux de les déloger de leur piédestal pour doper l’Audimat, les politiques ont obtenu l’inverse de ce qu’ils escomptaient : ils ont désacralisé leur fonction et discrédité leur discours, s’aliénant encore davantage un électorat passablement désabusé. Et il suffira parfois d’une question innocente pour carboniser leurs tentatives maladroites de paraître proches du bon peuple. 
Demandez donc au maire de Meaux, Jean-François Copé, le prix du pain au chocolat ; à l’ancienne ministre de l’Ecologie, NKM, le prix du ticket de métro où elle a connu tant de moments de grâce ; à la ministre du Travail, Myriam El Khomri, le nombre de CDD renouvelables ; à l’ancienne ministre de la Culture, Fleur Pellerin, son livre préféré de Modiano ; à la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, ce qu’est une hypoténuse. Ils n’en mèneront pas large. 
À un certain stade, on ne sait plus très bien si on se trouve devant un jeu télévisé, un tribunal ou une cour de récréation. Le buzz supplante les priorités : la « double ration de frites » et « les Gaulois » de Nicolas Sarkozy, vampirisent l’actualité : ces répliques décomplexées lui réussiront-elles autant qu’à Trump face à un Juppé propre sur lui, indolent et consensuel ?
Confusion des genres, affadissement de la parole politique noyée dans un maelström d’inepties, suprématie du divertissement et du pathos sur la réflexion : la scène politico-médiatique devient un gigantesque déversoir d’émotions au sein duquel il faut rire, pleurer, s’engueuler ou s’indigner sur commande et où même un chef d’État enclin aux petites blagues finit par se confondre avec les saltimbanques du Paf. 
Prétendre combattre le populisme, c’est peut-être d’abord prendre de la hauteur, refuser la dictature du politainment et ne pas chercher à se faire passer pour ce qu’on ne sera jamais. Simuler, c’est tromper.


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