vendredi 7 octobre 2016

Plan Marshall secret de Peres pour la région ©


Si Shimon Peres avait pu entendre l’éloge définitif que le président américain Barack Obama a prononcé sur sa tombe, il se serait pâmé. Le président a annulé tous ses rendez-vous du 30 sept pour assister aux funérailles de Peres. Comme Obama se tenait debout devant le cercueil de Peres, il a dit: «À bien des égards, il m’a rappelé quelques autres géants du 20ème siècle que j’ai eu l’honneur de rencontrer … des dirigeants qui … n’ont pas besoin d’adopter de posture ou de se commettre avec ce qui est populaire sur le moment; des gens qui parlent avec profondeur et connaissance, et pas avec des déclarations pour faire « du bruit ». Ils ne s’intéressent pas aux sondages ou l’air du temps … ils préfèrent rester fidèles à [leurs] convictions même si elles sont en rupture avec l’opinion du moment. »Ces remarques s’adressaient en filigrane au Premier ministre Benjamin Netanyahou, qui était assis à côté de lui, au premier rang. Peres lui-même n’aurait pas su mieux dire.
Au cours de la dernière année de son existence, même Peres, l’éternel optimiste, a commencé à sombrer dans une sévère dépression. Il s’était rendu compte que son rêve de paix, qu’il tentait de concrétiser pour toute une génération, était mis de côté avant même de voir le jour et enterré dans les poubelles de l’histoire. Dans une conversation avec Al-Monitor, dans sa maison de Tel Aviv, le 11 décembre 2015, l’homme d’Etat avait esquissé les grandes lignes de son plan de paix final. Juste après avoir passé un appel au secrétaire d’Etat américain John Kerry pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. A peine quelques jours avant que Kerry ne tance Israël dans un discours qui avertissait des conséquences désastreuses de sa politique dans les territoires occupés.
« Kerry m’a confié qu’il a dit seulement la moitié de ce qu’il pensait vraiment », a déclaré Peres. « Il s’est  retinu. » Puis Peres a ajouté: «Il n’y a pas de gouvernement en Israël. Il y a seulement un premier ministre. Au cours des sept dernières années, il aurait pu prendre une décision et agir, mais il a préféré ne rien faire. Il est devenu un républicain très dur. Il a exploité les républicains avec le soutien ridicule des démocrates.Amérique a construit Netanyahou au cours de ces sept dernières années. Cela lui a donné confiance. Elle l’asalué et loué. Moi je vois les choses différemment.  »
La prédiction de Peres a été accomplie dans son intégralité. L’Amérique est beaucoup plus sage aujourd’hui. Elle se rend compte qu’avec Netanyahou elle accumule les déceptions.
Peres a poursuivi: «Je ne vois personne en Israël qui aurait la force nécessaire pour faire changer les choses, côté palestinien non plus d’ailleurs. Il n’y a pas de personne avec assez d’audace aujourd’hui en Israël, et côté palestinien non plus, même si [le président palestinien] Mahmoud Abbas se bat toujours contre le terrorisme ce qui est un miracle. Je pense que l’accord [nucléaire] avec l’Iran a été un énorme succès pour Kerry. On dit que Kerry n’est pas très intelligent. Je ne sais pas comment mesurer l’intelligence, mais son engagement extraordinaire a permis à cet accord de voir le jour. Tous les pays du monde le soutiennent, sauf Israël. Un dirigeant israélien sérieux aurait su effrayer les Iraniens, plutôt que les Israéliens. Que pourraient-ils nous faire ? Après tout, tout le monde sait que nous pouvons les détruire. Netanyahou vit dans la peur avec sa démagogie et le mensonge. Il n’y a pas de guerre en ce moment au Moyen-Orient; les guerres ont des buts, que chacune des parties combattantes tentent d’atteindre. Ce que nous avons [au Moyen-Orient] c’est le terrorisme, qui est une tentative de semer la destruction et la peur « .
Là Peres a exprimé la première partie de son plan. « Il y a quelque 400 millions d’Arabes au Moyen-Orient, et près de 1,3 milliard de musulmans dans le monde. Quelque 60% d’entre eux sont âgés de moins de 25 ans. Il me semble qu’ils ne seront pas en mesure de se sortir de leur situation actuelle avec leurs propres moyens. Il y a déjà quelque 130 millions de jeunes au Moyen-Orient avec des smartphones. Il y a 9 millions d’étudiants, ce qui n’est pas beaucoup. Le problème est qu’une fois qu’ils terminent l’université, ils ne peuvent plus trouver du travail, parce qu’il n’y a pas de haute technologie. Aucun de leurs dirigeants a fait ce qu’il fallait faire: ni le président Abdel Fattah al-Sisi en Egypte, ni le roi d’Arabie Saoudite Salman et ni le roi Abdallah de Jordanie.
«La solution doit venir des universités, en utilisant le modèle qui existe déjà en Israël. Il doit y avoir des serres pour les étudiants, de la haute technologie et l’esprit d’entreprise. Il y a maintenant 13.000 Start up en Israël qui ont été fondées par des étudiants. Certains de ces étudiants sont déjà millionnaires. Ils vont à l’école, deviennent des entrepreneurs, reçoivent de l’argent des investisseurs et remboursent leurs  prêts une fois qu’ils ont réussi. Ce modèle doit être copié par le monde arabe. Israël est une nation high-tech, mais la haute technologie n’a pas de drapeaux. Elle est universelle. Le Moyen-Orient doit être couvert avec de la haute technologie. Je suis allé recruter huit sociétés gigantesques pour ce projet. La High tech bénéficie maintenant de 24 milliards de dollars de réserve, dont 6 milliards de dollars sont aux États-Unis. Les fonds d’investissement sont énormes.
«Je leur dis, ‘Amis, commencer à penser à faire la guerre au terrorisme. Sinon, il vous détruira. Et non, vous ne devez pas tuer les terroristes. Vous devez tuer le terrorisme. Vous devez créer de la haute technologie et de l’emploi ». Nous devons recruter la communauté arabe israélienne pour cela, ainsi que les dirigeants de haute technologie du monde entier. J’ai eu un entretien avec Michael Dell il n’y a pas très longtemps. Il a récemment fait fusionner son entreprise avec une autre grande entreprise. Il y a des centaines de milliards de dollars disponibles maintenant. Je lui ai demandé, ‘Michael, qu’est-ce que tu vas faire avec tout cet argent? « Nous avons convenus de nous réunir à Davos. Croyez-moi, nous n’avons pas besoin des gouvernements. Ils sont juste une grosse prise de tête avec très peu d’argent. Nous devons recruter des sociétés internationales.Je suis en pourparlers avec Cisco, Facebook, Google, tout le monde.  »«Je pense qu’il y a quatre choses qui doivent être apportées au Moyen-Orient: internet, le haut débit, le cloud et la médecine numérique. Nous devons leur présenter un énorme plan Marshall pour l’information, pas de l’argent. Nous devons transformer les universités en centres d’entrepreneuriat et de technologie. Les dirigeants du Moyen-Orient font d’énormes erreurs. Sissi gaspille des milliards de dollars avec le canal de Suez. C’est une erreur. Je ne serais pas surpris de me réveiller demain matin et de lire que l’Egypte ou l’Arabie Saoudite se sont effondrées. Nous devons proposer ce plan le plus rapidement possible. Que celui qui veut y prendre part puisse nous rejoindre « .
Peres a alors exprimé la deuxième étape de son plan, qui concerne la sphère politique. «Nous venons de parler de John Kerry et de son incroyable diligence pour résoudre la crise iranienne sans guerre, ni même une guerre froide, et sans l’Organisation des Nations Unies. Il est entièrement dédié à la cause. Il n’y a pas une once de cynisme en lui. Voilà une chose énorme en politique. Il est authentique, et il a mis sur pied une option que le monde entier a soutenu, à part Israël.
Maintenant, il est question d’imposer un accord  à Israël et aux Palestiniens. Pourquoi imposer? Netanyahou a déjà accepté une solution à deux Etats avec des blocs de colonies restant sous souveraineté israélienne. Mais Abbas ne peut pas accepter les blocs de colonies de Netanyahou. Les Palestiniens reconnaissent trois blocs de colonies, tandis que Netanyahou en a sept ou huit à l’esprit. Voilà pourquoi toute la question d’un gel de la construction de colonies est une perte de temps.
Le monde a besoin de présenter un plan pour un accord sur la base de ce qui a déjà été convenu. Le plan devrait être adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies, et non pas par le Conseil de sécurité. Il devrait être mis sur la table, sans imposer quoi que ce soit aux parties. Que celui qui veut y participer le fasse. Ce serait une sorte de déclaration d’intention globale.
Israël ne peut pas fonctionner sans le monde libre, mais il y a déjà des entreprises qui évitent Israël à cause de sa politique. Les Palestiniens ne peuvent pas rester à la traîne. Ils devront se joindre à ce grand plan Marshall. Accepter cet arrangement serait une condition préalable pour y adhérer. Voilà l’idée. « 
J’ai demandé à Peres qui allait mettre son plan à exécution. Qui sera responsable de sa mise en œuvre? «Le monde,» a-t-il répondu. « Prenez Kerry, par exemple. Il en est capable. Je suis allé voir [le président russe Vladimir] Poutine il y a pas très longtemps. Je lui ai dit: «Je suis âgé de 92 ans, et vous en avez 62. Que voulez-vous faire au cours des 30 prochaines années? Conquérir l’Amérique? »Il m’a dit non. ‘Pensez-vous que l’Amérique veut vous conquérir? »Il a répondu :« Bien sûr que non. »Alors je lui ai demandé s’il a du mal à parler au président Barack Obama. «Non», a-t-il dit. «Obama est en fait un bon gars.» Voilà quand je lui ai dit que sans avoir besoin de faire d’espionnage, je vais pouvoir raconter aux Américains tout ce qu’on s’est dit. Il a rit. «Je sais, il a dit. «Voilà pourquoi je te parle. J’aime à penser que c’est grâce à se genre de rencontre que les Américains et les Russes ont commencé à se parler les uns aux autres. Je pense que les Russes seront d’accord et les Chinois seront d’accord. Les Européens seront d’accord. [La chancelière allemande] Mme [Angela] Merkel sera d’accord. Après tout, le monde entier est d’accord pour une solution à deux états. Elle ne sera imposée à personne. Ce sera une solution de consensus proposée par le monde entier, tout comme cela a été le cas avec la question iranienne. Au lieu d’être menacées, les parties doivent être encouragées. Ainsi, toute personne qui acceptera de signer et de mettre en œuvre le programme se joindra à ce plan Marshall immense pour faire progresser l’information et le progrès. « 
Je lui ai demandé comment il allait convaincre Netanyahou, et comment il allait neutraliser le lobby pro-israélien Israël Public Affairs Committee américain et les milliardaires de Netanyahou. « Vous ne pouvez pas acheter tout avec de l’argent, » m’a dit Peres. « Même le [milliardaire américain Sheldon] Adelson ne peut pas vraiment acheter le monde entier. Il n’a pas 24 milliards de dollars. Netanyahou a les évangélistes dans sa poche, mais il a perdu les démocrates. La Russie sera d’accord. Je suis sûr de cela. Sur la base de longues discussions que j’ai eu, je suis convaincu que les Américains, aussi, même si il y a encore des gens là-bas qui croient aux promesses de Netanyahou. Après tout, Netanyahou a accepté un Etat palestinien démilitarisé, trois blocs de colonies [restant sous contrôle israélien] et une solution convenue d’avance et juste, pour résoudre le problème des réfugiés [palestiniens]. Nous allons résoudre le problème de Jérusalem à une date ultérieure en deux temps plutôt. Abbas sera d’accord. Je lui ai parlé à ce sujet. Au cours de la réalisation de la première étape, chaque religion sera responsable de ses lieux saints. L’Assemblée générale de l’ONU formulera et d’aprouvera tous les détails. L’accord sera placé devant elle, comme une sorte de déclaration globale, portant sur la voie à suivre. Toutes les nations du monde seront des partenaires dans l’élaboration de cet accord et agiront en conséquence. Tout état qui ne sera pas un paria au seins des nations. Je ne pense pas qu’il y aurait quelqu’un ici qui serait assez fou pour rejeter cela. Quiconque rejetterait ce plan, serait mis de côté. Cette occasion offrirait un véritable paradis, avec des milliards de dollars d’investissement dans la technologie, la science, les universités et les hautes technologies. Voilà l’avenir. Les gens ne veulent pas rester coincé dans le passé.  »
Neuf mois après cette conversation, Peres a été victime d’un accident vasculaire cérébral, qui a conduit à sa mort deux semaines plus tard, le 28 septembre. Son plan final a exprimé sa profonde frustration avec la partie palestinienne, mais aussi avec le côté israélien. Néanmoins, il a refusé d’abandonner. Il espérait pouvoir exploiter son énorme amour pour la science, la technologie et le progrès au profit de son autre grande passion: sa lutte pour la paix. Il ne verra pas sa vision se concrétiser. Il est fort peu probable qu’il y ait quelqu’un pour prendre la relève capable de s’investir dans son sillage.
Ben Caspit

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