mercredi 26 octobre 2016

Chroniques d'une surveillante de collège #4 : 3 jours de violence..


Alors qu'elle tente de maîtriser 10 bagarres simultanées, Nora essuie un coup de poing qui la laisse à terre... Jours (pas) tranquilles dans un REP.


Chaque semaine, Nora Busigny surveillante dans un collège classé REP de banlieue parisienne nous raconte son expérience, parfois incroyable, dans un établissement de région parisienne. 

Cette jeune femme de 20 ans effectue un mi-temps de 18 heures (justifié par ses études), qui l'oblige à être présente trois jours de la semaine : le mercredi matin, le jeudi après-midi et le vendredi toute la journée. « Les faits que je vais relater ici se sont hélas déroulés durant mes trois jours de présence, à tel point que plusieurs de mes collègues m'ont dit, en riant à moitié, que je devais être maudite… »

Mercredi : dix bagarres simultanées.

Chaque mercredi, nous sommes en sous-effectif. En principe, nous sommes quatre « pions » et une CPE. C'est sans compter sur la sciatique de mon collègue Sacha, qui l'empêche parfois de se lever, ni sur l'absentéisme chronique d'Abdel, qui, chaque semaine, présente de nouveaux maux, certificats médicaux à l'appui. 
Parfois, des profs viennent nous aider à surveiller la cour, mais très souvent, nous nous retrouvons à deux, Alexandre et moi, seuls pour 700 élèves.
Depuis quelque temps, mes collègues et moi-même avons remarqué une recrudescence de violence. Bien sûr, c'est présenté comme un jeu. La règle est simple : se foncer dessus, se taper, se faire trébucher devant tout le monde, « pour rire ». D'ailleurs, j'entends tout le temps : « Mais c'est pour rire M'dame ! » Aussi, je tente vainement de distinguer qui rit et qui ne rit pas, car, comme dans tous les jeux où la force se mêle et où rien ne la régit, il se trouve que rapidement, cela ne fait plus rire l'un des deux. Et c'est le cas ce mercredi, où… dix bagarres simultanées éclatent !
La cour étant grande, nous essayons tant bien que mal, Alexandre et moi, de couvrir au moins du regard la surface entière du terrain. Aussi, quand nous voyons deux élèves commencer à se bousculer à grand renfort de « vas-y j'ai pas envie de jouer sale pédé » et « me traite pas de pédé connard », nous nous précipitons chacun pour séparer les deux groupes. 
Quand une « baston » éclate, tous les élèves ont la fâcheuse manie d'entourer les adversaires en criant de joie, pour les inciter à se frapper encore plus fort, mais cet agglutinement engendre presque à chaque fois une seconde bagarre, évidemment, car untel a marché sur le pied d'untel, ou l'un défend le premier et l'autre le second… Mais cette fois-ci, les rixes prolifèrent. Alors que nous séparons un groupe, une autre bagarre commence derrière nous. 
Je connais alors ce sentiment de dépassement absolu, comme si une fatigue incroyable venait saisir chaque parcelle de mon corps et, hormis mes yeux écarquillés par tous les coups que je vois fuser autour de moi, je suis comme tétanisée. Soudain, je me prends un coup par ricochet, qui me met à terre. Bizarrement, cela me sort de ma léthargie. Je me relève douloureusement, cherchant du regard qui a bien pu faire cela, mais je suis cernée par les duels. Il faut l'aide de la gardienne, de la CPE et des profs de sport pour faire cesser cette anarchie. Je suis pour ma part beaucoup trop sonnée pour être d'une quelconque aide.

Jeudi : des cris dans les toilettes.

Je dors mal cette nuit-là. Déçue de ma réaction que j'ai trouvé lâche, je me décide à ne plus jamais me comporter de la sorte. Le lendemain, je me tiens fermement avec tous les élèves, ne desserrant les dents que pour de vagues sourires. Forte de mes résolutions, je réagis immédiatement quand j'entends des cris venir des toilettes des garçons ; un sixième en sort en hurlant.
 Je me précipite et assiste à une scène pour le moins déstabilisante : Moha est accroupi sur Ibrahim, un élève assez fort et lui serre si violemment le cou qu'il en est devenu livide, bien qu'il soit noir de peau. De part et d'autre de Moha, Alexandre, mon collègue et Youssef, un autre élève, tentent de le faire lâcher prise. Mais Moha semble comme possédé, ses yeux habituellement doux sont injectés de sang et il se mord violemment les lèvres, laissant des gouttes de sang s'écouler le long de son menton. 
Tout se passe très vite, je pousse un cri strident et Alexandre fait une clé de bras à Moha pendant que Youssef éloigne Ibrahim. Je me précipite sur lui pour vérifier s'il respire encore et envoie un des élèves qui regardait la scène prévenir les secours. Moha semble reprendre ses esprits et ne cesse de murmurer « Pardon, pardon, pardon... » Alexandre le lâche tout en laissant comme consigne à Youssef de ne pas s'en éloigner et m'aide à transporter Ibrahim hors des toilettes, celui-ci bien que conscient ne tient pas debout. Les pompiers arrivent.
Moha explique à la CPE qu'il n'a jamais voulu en arriver là, mais qu'Ibrahim, qui est pourtant son ami, n'arrive pas à comprendre qu'il ne voulait pas « jouer à se taper ».Il n'a cessé de le taquiner et de le pousser. Moha a alors « pété un câble » quand Ibrahim a fait semblant de lui jeter de l'eau dans les toilettes. Il affirme ne plus se souvenir de rien ; il semble d'ailleurs complètement groggy. Il y aura un conseil de discipline pour décider ou non de son renvoi.

Vendredi : un élève aux urgences.

La journée du vendredi s'est déroulée à peu près normalement, même si Alexandre et moi sommes en froid. Nous ne partageons pas le même avis sur la bagarre de la veille et nous sommes bien décidés à apporter des témoignages contraires lors du conseil de discipline. Ce jour-là, je finis une heure plus tard que les autres, obligée d'assurer mon tour de garde jusqu'à dix-huit heures. 
Aussi, je suis étonnée de voir un élève du nom de Mattéo revenir, alors que personne sauf de potentiels collés n'est censé rester plus longtemps. Bouleversé, il m'explique que des élèves de sa classe de troisième l'avaient menacé de « lui casser la gueule ». Connaissant Mattéo, un élève très discret, je le crois et lui demande ce qui s'est passé :
« J'en avais marre qu'ils passent leur temps à se moquer de mon bégaiement, du coup j'ai dit à Lucas qui n'arrêtait pas, de la fermer, il m'a demandé de baisser les yeux, j'ai pas voulu et il m'a dit qu'il m'attendrait à la sortie pour me taper. » Mattéo souffre en effet d'un bégaiement assez prononcé, qui fait l'objet de moqueries. 
Je lui propose d'appeler sa mère pour qu'elle vienne le chercher, il m'explique qu'elle était très malade, alitée, et qu'il devait aller récupérer sa petite sœur à l'école. Je me propose alors de le faire sortir par le parking des enseignants, celui débouchant sur une autre allée lui permettant de récupérer son chemin sans être vu. Il accepte et part. Je préviens la CPE qui me rassure en me promettant de recevoir les élèves concernés dès lundi.
Trois quarts d'heure plus tard, alors que je m'apprête à partir, je reçois un coup de fil de la mère de Mattéo. Celle-ci, complètement paniquée, m'explique que son fils n'est allé venu chercher sa petite sœur et qu'il ne répond pas au téléphone. Je panique à mon tour et demande conseil à ma CPE qui prévient les policiers. Angoissée et ne pouvant m'empêcher de culpabiliser, je suis rejointe par des enseignants prêts, eux aussi, à quitter l'établissement. 
Tout le monde se prend d'inquiétude pour le pauvre Mattéo, et un coup de fil de la mère n'arrange rien. Mattéo a été tabassé peu après avoir emprunté l'autre sortie et a été conduit aux urgences, elle demande alors à parler au principal urgemment. Je m'exécute et vais frapper à son bureau. Il me coupe immédiatement la parole alors que je commence à lui raconter ce qui vient de se passer. « L'élève est-il mort ? » Je réponds, désarçonnée : « Non. » « Alors ça peut attendre lundi, j'ai un dîner et je suis pressé. Bon courage ! »

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