lundi 4 juillet 2016

Le grand cirque du premier rendez-vous.....


Pour la chroniqueuse Maïa Mazaurette, un premier rendez-vous ne sert pas à innover, mais à rassurer. Il sert à montrer qu’on connaît les usages, quitte à les subvertir par la suite.

On parle beaucoup de profiter de sa sexualité… Encore faudrait-il y accéder. C’est compliqué ? Pas nécessairement. Pour trouver des partenaires, n’allez paschercher midi de 5 à 7, encore moins réinventer la roue. Aujourd’hui comme hier, les incontournables sont identiques : le travail, le cercle d’amis, le bar, la discothèque, Internet. 


Voilà. Les présentations étant faites, permettez-moi de nous transporter au premier rendez-vous. Permettez-moi aussi de passer sur les différences de temporalité : aux femmes l’avant-rencontre (le brushing, les bandes de cire), aux hommes le moment même (le choix du programme, la note de frais).


C’est que la première rencontre obéit généralement à un cliché gros comme une baraque à frites : eux proposent, elles disposent. La responsabilité de l’homme permet de déresponsabiliser les femmes, qui maintiennent ainsi leur statut d’objet de désir. 

Et hop, remarquez comme ces moutons sont bien gardés – comme ils produiront du bon yaourt. Quoi, vous bâillez ? De quel droit ? Bon, d’accord : vous bâillez parce que vous connaissez par cœur. Vous ne comprenez pas pourquoi nous persistons à nous infliger ces codes complètement désuets. La réponse est simple : justement parce qu’ils sont désuets.

Un premier rendez-vous ne sert pas à innover, mais à rassurer. Il sert à montrer qu’on connaît les usages – quitte à les subvertir par la suite (exactement comme Rimbaud savait composer des sonnets avant d’en dézinguer la forme, ou comme Picasso maîtrisait la peinture réaliste).

Babouin intérieur


Recontextualisons : deux personnes qui ne se connaissent pas, ou très peu, envisagent de terminer la nuit ensemble, c’est-à-dire de se mettre nues, dans un espace clos, qu’au moins l’une d’entre elles ne maîtrise pas, à la suite de quoi il faudra mettre son corps plus ou moins à disposition et, comble de la témérité, pour les plus chanceux, s’endormir en présence de ce (tte) presque inconnu(e) qui pourrait nous planter trois poignards dans le dos. Votre babouin intérieur est actuellement en train de se rouler par terre de terreur. Votre instinct de survie le plus élémentaire hurle en silence : « Mais, enfin, Jean-Louis, Jacqueline, aurais-tu perdu tout bon sens ? »

C’est là que les codes entrent en jeu. Parce que nous prenons un risque, nous assurons non seulement nos arrières mais aussi nos devants, nos côtés et nos revers. Lors du rendez-vous lui-même, situé comme par hasard dans un lieu public, nous partagerons le pain et le vin. Parce que ça se fait. Nous évoquerons nos hobbys, parce que ça se fait. Nous éviterons soigneusement les sujets comme la politique, la religion ou la santé, parce que ça ne se fait pas.

Nous pourrions sans doute préécrire le texte – nous pourrions certainement chronométrer le timing. Et ça n’a aucune importance : même si nous sommes le plus souvent en désaccord avec ce manuel absurde, nous désaccorderons ensemble… en toute sécurité. 

Au mieux, cela nouera des complicités : nous rirons de nous-mêmes. En attendant, l’homme tendra gauchement sa carte bancaire au moment de payer, la femme se fera vaguement prier au moment de partager le clafoutis (les hommes mangent plus en situation de séduction, tandis que les femmes ont tendance à réduire leur apport calorique : le babouin a cessé de se rouler par terre, mais il est toujours là).

Parade hilarante


Durant ce parcours obligé, nos patineurs enchaîneront les figures inscrites dans le « Manuel officiel n°45 », alinéa 4b. Rapprochement des mains, salto. Effleurage des chevilles, double salto. Un bras passé autour des épaules ou de la taille (c’est toujours lui, n’est-ce pas, il y a des limites au trouble dans le genre), double axel. 

Premier baiser sans la langue, parce qu’on passe l’ultime ordalie, triple axel. Deuxième baiser en gorge profonde, pour confirmation, saut périlleux arrière, salut au public, standing ovation, félicitations du jury. EnvoyezLe Lac des cygnes et la langue de bœuf braisée ! Remettez le Boléro de Ravel et l’addition pour la 12 !

Une parade d’autant plus hilarante que si deux personnes se sont infligé une soirée ensemble, c’est qu’elles sont soit d’une politesse exemplaire (et incapables de dire non), soit qu’elles ont déjà décidé que ce très romantique baiser aurait lieu, de préférence entre 21 h 42 et 21 h 47. Le fait même d’avoir accepté un rendez-vous rend l’issue prévisible : dans 95 % des cas, l’affaire est pliée comme un origami. 

Ensuite, évidemment, vous pouvez toujours menacer de brûler des juifs ou vomir sur les huîtres – le risque zéro n’existe pas, contrairement à l’antisémitisme et aux crises de foie. Malgré les kilomètres d’articles écrits sur la question, force est de constater que, pour planter un premier rendez-vous, il faut se donner du mal. Le nerf de la guerre s’est joué avant, et se rejouera ensuite.

Le premier rendez-vous n’existe pas


La première nuit obéit aux mêmes rigidités, cela expliquant au passage le fameux « fossé des orgasmes » : alors que les hommes s’attendent à jouir et à grimper aux rideaux lors de leur première interaction avec une nouvelle partenaire, les femmes sont à peine 10 % àconnaître l’orgasme. Elles se rattraperont à partir du quatrième rendez-vous (ce qui fait trois de trop). La faute à qui ? 

Toujours à cette nécessité de suivre des codes archaïques, même quand les deux partenaires savent qu’ils ne fonctionnent pas. On se déshabille, tout en feignant la timidité. 

On s’embrasse à la gorge, on mordille en prenant soin de montrer qu’on connaît les limites – qu’on est capable d’empathie. Puisque personne n’a le temps d’apprendre ou d’enseigner le fonctionnement spécifique du clitoris en présence, on se contentera soit de zapper les rapports oro-génitaux, soit d’un simulacre de cunnilingus que la femme aura la courtoisie d’abréger au maximum (il s’agit de survivre à la première nuit, pas de prendre du plaisir).

Ces caresses ou coups de langue seront suivis, pour la femme, soit d’une simulation, soit d’une phrase de type « oh là là, je suis chaude comme un bloc d’uranium, passons donc à la pénétration vaginale » (l’homme sait déjà que son amante n’est pas ou peu vaginale, il connaît les statistiques, mais lors de cette première nuit les participants seront autorisés à faire semblant d’oublier les réalités anatomiques : car, si nous n’oubliions pas, cette introduction à l’intimité prendrait six heures, dont quatre à discuter et une à tracer des schémas, sans parler du feedback post-coïtus, or tout le monde doit bosser le lendemain donc contentons-nous de limiter la casse, ce sera déjà pas mal). S’ensuivent deux positions, généralement le missionnaire, pour montrer sa tendresse, et l’amazone, pour montrer son ouverture d’esprit.

L’objectif masculin sera de tenir trois minutes sans faire mal. L’objectif féminin sera de n’être pas découpée dans une cave, donc de pouvoir recommencer cette première nuit, cette fois en confiance. La vérité, c’est que le premier rendez-vous n’existe pas. Le premier rendez-vous n’est qu’un péage vers le deuxième rendez-vous : vers la rencontre. Pas trop tôt.

http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/07/03/le-grand-cirque-du-premier-rendez-vous_4962747_4497916.html

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