samedi 23 juillet 2016

Le dernier fait d’armes de Picasso....


Au début des années 1970, les tableaux et dessins érotiques du peintre, présentés à Avignon, furent qualifiés de « barbouillages » obscènes. Il faudra trente ans et de multiples expositions pour les réhabiliter.

Deux expositions Picasso se tiennent au Palais des papes à Avignon, l’une de mai à septembre 1970, l’autre à la même période, en 1973. Toutes deux présentent ses œuvres les plus récentes, des peintures et dessins en si grand nombre qu’ils sont accrochés sur plusieurs registres, les uns au-dessus des autres.


L’exposition de 1970 au Palais des papes


Toutes deux s’inscrivent dans la politique volontariste de Jean Vilar, l’emblématique créateur du Festival ­d’Avignon, en matière de création contemporaine, qu’elle soit théâtrale ou plastique. La seconde ouvre moins de deux mois après la mort de l’artiste, le 8 avril 1973, et tient donc lieu d’hommage posthume.

Sa disparition a été un évé­nement mondial, partout relayé par la presse – notamment en France par Paris Match – et les télévisions. En 1966, « Hommage à Picasso » avait occupé simultanément le Grand et le Petit Palais, honneur à lui seul réservé jusqu’à ce jour. Or les deux expositions avignonnaises sont éreintées dans la presse : « impuissance », obsession sexuelle « sénile », « griffonnages ».

Robert Hughes, dans Time Magazine, le 18 juin 1973, ne cultive pas la demi-mesure : « On entre en dévotion et on sort dans l’embarras. (…) La dernière exposition de Picasso est un déprimant commentaire sur l’idée qu’il est mieux de peindre quelque chose plutôt que rien ; deux ans de silence auraient mieux conclu cette vie singulière que ces calamiteux barbouillages. (…) A l’inverse de Titien ou de Michel-Ange, Picasso a échoué dans son vieil âge. » François Pluchart l’a précédé, annonçant en ces termes la mort de l’artiste aux lecteurs de Combat, le 10 avril : « L’art s’en trouve tout allégé de la même manière qu’on vomit pour se débarrasser d’un repas qui ne passe pas. »

Accusation d’obscénité


Deux griefs sont adressés à l’artiste qui, quoique très différents, font masse. Le premier est d’ordre moral. Les deux expositions révèlent les travaux des années 1960 : des scènes érotiques entre mousquetaires buveurs et courtisanes lutinées, bordels visités par Degas, amours de Rembrandt et de Raphaël. Avec une grande précision anatomique dans les gravures, avec une intensité gestuelle et chromatique extrême sur la toile, Picasso fait l’éloge du désir sexuel et de sa satisfaction par la vue et l’étreinte. Aucun détail n’est oublié. De là l’accusation d’obscénité, portée par la critique américaine et britannique dans une certaine tradition puritaine.


L’autre attaque se fonde sur l’idée que Picasso appartient au passé, comme la peinture dans son ensemble, et que son œuvre n’a plus d’importance historique. Hilton Kramer, dans le New York Times, en 1973 : « Ce n’est pas Picasso mais Duchamp que cette génération (…) regarde comme repère vers le futur – elle a raison, car ce fut Duchamp le premier à rompre, et de façon décisive, le contrat avec le passé qui, inconsciemment toutefois, constitue toujours l’un des fondements de la réussite de Picasso. »

« Picasso ne signifie plus rien et personne, parmi les jeunes expérimentateurs, ne se soucie de lui. » Harald Szeemann, critique et commissaire d’exposition, en 1973

Déjà, en 1969, André Fermigier, critique au Monde, affirme que « Picasso n’est plus aujourd’hui un peintre contemporain. Tout ce qui s’est fait en peinture depuis 1945 ne le concerne pas et ne peut en aucune manière se rattacher à son influence. Depuis 1953, Picasso est redevenu l’homme seul qu’il a toujours été, même s’il y a moins de royauté dans cette solitude, et si ses derniers jeux, bizarres, délicieux ou décevants, sont un peu ceux d’un prince en exil. » Trois mois après sa mort, le critique et commissaire d’exposition Harald ­Szeemann, figure alors centrale de l’art vivant, considère que « Picasso ne signifie plus rien, et que personne, parmi les jeunes expérimentateurs, ne se soucie de lui. (…) Notre maître qui exprime notre devenir, ce n’est pas lui, mais Marcel Duchamp. »

Une décennie de réprobation


Voici Picasso mort et enterré dans le carré des condamnés pour obscénité publique. Et dans celui des oubliés. Si bien enterré qu’en dépit de la célébrité universelle du cubisme et de Guernica, son œuvre ultime demeure enfouie sous la réprobation une décennie durant. La grande rétrospective au MoMA de New York, en 1980, passe sur ses quinze dernières années à toute allure.

Enfin, en janvier 1984, le Guggenheim Museum inaugure « Picasso : The Last Years, 1963-1973 », exposition conçue par l’historien d’art Gert Schiff, spécialiste du romantisme – un outsider, ce qui n’est pas anodin. Elle est accueillie avec tiédeur par le New York Times et passe assez inaperçue. 

Il faut attendre 1988 pour que la situation commence à évoluer : le Centre ­Pompidou consacre son exposition de printemps au « Dernier Picasso ». Les auteurs du catalogue amorcent la réhabilitation de ces toiles provocantes et exécutées de façon apparemment désinvolte.

Progressivement, en Europe et aux Etats-Unis, elles refont surface dans les musées et les livres. Les deux expositions avignonnaises, qui sinon auraient sans doute été oubliées dans le flux de la gloire picassienne, y gagnent de devenir ­légendaires : rare cas d’une réception ­critique presque unanimement mauvaise et qui se retourne.

Il est possible de situer le moment où le renversement s’accomplit de façon irréversible. En 2001, deux manifestations de grande ampleur se répondent : « Picasso, la peinture seule 1961-1972 » au Musée des beaux-arts de Nantes et « Picasso ­érotique » au Jeu de paume, à Paris. Depuis lors, il n’est plus question de censurer les eaux-fortes les plus licencieuses de la « Suite 347 » et les nus féminins livrés au regard. 

Il arrive même que l’on soupçonne les commissaires d’exposition de se contenter d’un prétexte parfois léger pour lesinclure dans leurs ­accrochages afin de bénéficier de leur évident pouvoir d’attraction.

L’exposition « Monaco fête Picasso »


Ce que le marché de l’art exprime dans son langage : après avoir été dépréciée par rapport aux époques précédentes, la période finale est désormais plus que réévaluée. L’un des plus puissants marchands d’aujourd’hui, David Nahmad, en a même fait l’une de ses spécialités. En 2013, il a monté l’exposition « Monaco fête Picasso » en puisant dans ses considérables réserves. 

Quelle période était la plus largement représentée ? Les vingt dernières années.

Philippe Dagen 
Journaliste au Monde



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