mercredi 20 juillet 2016

«Il n’y a pas besoin de Daech pour être djihadiste et passer à l’acte»


Propos recueillis par Antoine Menusier
Installée à Nice, l’une des villes françaises les plus touchées par le phénomène du djihad, psychologue au contact de familles de djihadistes, Amélie Boukhobza décrit une situation, sur place, « catastrophique ».
Docteure en psychopathologie clinique, Amélie Boukhobza est codirectrice de l’association Entre’Autres, basée à Nice, dans les Alpes-Maritimes, département français le plus touché par les départs de djihadistes en Syrie et en Irak. Elle et les membres de son association travaillent en coopération avec les pouvoirs publics sur le phénomène djihadiste. 
De manière très concrète : en rencontrant des familles musulmanes dont un ou plusieurs membres ont versé dans le djihadisme, en parlant à ceux-là-mêmes qui adhèrent à cette idéologie violente. Au lendemain de l’attentat au camion qui a causé, jeudi soir 14 juillet, jour de la fête nationale française, 84 morts à Nice, Amélie Boukhobza dresse un constat dramatique de l’emprise djihadiste sur certains esprits.
Pour l’heure non revendiqué, l’attentat aurait pour auteur un Tunisien de 31 ans domicilié à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, abattu jeudi par la police qui a ainsi mis un terme à la course meurtrière du camion. Il était en possession d'une carte de séjour, selon la presse qui relate les avancées de l’enquête. L'individu était connu des forces de police, pour des faits de droit commun, et notamment pour violence conjugale, non pour des faits de radicalisation ou de djihadisme. Il n'était pas fiché « S » par les services de renseignement. Ses voisins le présentent comme un homme « solitaire » et « silencieux ».
L’acte qui lui est imputé ressemble à l’un des modes d’action préconisés par l’Etat islamique, comme le relève sur son compte Twitter le journaliste de Radio France Internationale et spécialiste du djihadisme David Thomson : l'attaque de Nice intervient alors qu'un djihadiste français a appelé, jeudi, ses partisans à ne plus rejoindre la Syrie ou l'Irak pour privilégier des attaques dans l'Hexagone, écrit sur son site le quotidien Le Figaro, qui reprend cette information : « Déchire ton billet pour la Turquie, le firdaws (paradis) est devant toi, tu manipules deux/trois voyous, tu trouves une arme dans n'importe quel quartier », dit ce djihadiste français dans une vidéo.
Nous ne savons pas encore qui est exactement l’auteur présumé de l’attentat, s’il a des liens ou non avec l’Etat islamique (EI). Mais nous savons que Daech, l’acronyme arabe de l’EI, incite ses partisans, en France notamment, et ce depuis 2014, à commettre des attentats, sans passage préalable par la Syrie ou l’Irak. 
Le meurtre d’un couple de policiers, en juin à Magnanville, dans les Yvelines, commis par un individu habitant la commune voisine de Mantes-la-Jolie et s’étant réclamé de l’Etat islamique, entre visiblement dans cette logique. A-t-on ignoré la menace de personnes pouvant agir « près de chez elles », sans s’être auparavant rendues au Moyen-Orient ou dans d’autres parties du monde tenus par des djihadistes armés ?
Il y a eu une grosse erreur médiatique et gouvernementale après les attentats de novembre 2015 à Paris. Cette erreur a été de croire que tout tournait autour des départs d’individus vers la Syrie ou l’Irak. On a voulu empêcher ces départs et on a eu raison de vouloir les empêcher, mais cela étant, on est passé à côté d’un phénomène encore plus inquiétant. Cela fait des mois et des mois que notre association notamment, Entr’Autres, alerte sur le fait qu’il n’y a pas besoin de partir en Syrie, qu’il n’y a pas besoin de Daech en tant que tel pour être djihadiste et pour passer à l’acte. Pas besoin de partir pour avoir un mental de djihadiste.
Qui avez-vous alerté ?
Tous les ministères concernés et les acteurs de terrain auxquels nous délivrons des formations pour appréhender le phénomène djihadiste. Précisons tout de suite que Daech ne résume pas à lui seul la galaxie djihadiste, qu’il y a des sous-ensembles, d’autres groupes : al-Qaïda, le Hezbollah chiite, Boko Haram, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), etc.
Que fait Entr’Autres, votre association, concrètement ?
Dans un passé récent, nous avons contribué à ce que certains individus soient empêchés de s’envoler vers l’Etat islamique alors qu’ils étaient en partance à l’aéroport de Nice. Nous suivons des individus radicalisés ou en voie de radicalisation, présents sur le territoire français et qui n’ont pas l’intention de partir. Nous coopérons aussi avec différents tribunaux de grande instance, pour des expertises, pour essayer d’amoindrir le degré de djihadisation chez certaines personnes. 
Mais passé un certain seuil, c’est foutu. On ne peut pas faire machine arrière. On peut atténuer la djihadisation, quand on constate que les personnes en question sont dans un entre-deux, sont encore à des stades pas trop compliqués et avancés.
Quelle place occupent Nice et le département des Alpes-Maritimes dans la réalité djihadiste en France ?
On est le département numéro 1 en termes de départs, environ un dixième du total qui se serait de 2000. Nous avons eu non seulement Omar Omsen, de son vrai nom Omar Diaby, le djihadiste niçois qui a fait partir avec lui une trentaine de jeunes en Syrie, mais ensuite, il y a eu de nombreux autres départs sans rapport avec ce recruteur. Sur le terrain, sans même parler des départs, la situation est catastrophique.
Quelle est la nature de l’emprise djihadiste ?
Ça commence très jeune, on a les petits frères qui ont en fond d’écran des téléphones portables la photo de leur grand frère partis faire le djihad, et qui les idéalisent. Il y a les copains des quartiers. Il y a une idéologie qui se diffuse à vitesse grand V dans les esprits. En soubassement, il est en train de se passer des choses incroyables et dramatiques en termes de rupture sociale. Dans l’éducation nationale des profs de musique, des profs de dessin ne peuvent plus faire cours, des profs de sciences naturelles non plus parce que la théorie de l’évolution de Darwin est réfutée. 
Les profs d’histoire sont contredits lorsqu’ils abordent l’histoire des religions parce que des élèves soutiennent que l’islam est la première religion dans la chronologie des monothéismes. Des sorties scolaires deviennent difficiles parce que sur le parcours des élèves il y a une statue et qu’on n’a pas le droit de voir la statue, donc les élèves se font excuser. Ils ne doivent pas être « corrompus », car c’est quand même cela, les propos tenus par ceux qui veulent tenir les enfants à l’écart de ces enseignements.  C’est ça, le quotidien, à Nice notamment, j’ai pu m’en rendre compte, mais c’est ça partout ailleurs en France. L’éducation nationale a constaté une déscolarisation exponentielle en 2015.
De quel ordre de grandeur ?
Je ne connais pas le chiffre précisément mais il est réel.
La responsabilité de l’entourage, celle des parents en premier lieu, est-elle engagée ?
L’idéologie salafiste, autrement dit le rigorisme, le littéralisme, est déjà présente dans certaines familles, il y a de l’ambiguïté. Je le vois dans celles que je peux suivre : il y a chez elles de l’ambivalence, les positions ne sont pas claires.
Vous rencontrez les familles ?
Nous suivons l’ensemble des familles dont les enfants sont actuellement sur place en Syrie ou en Irak, ou décédés pour certains ou en voie de radicalisation. A Nice et dans le reste de la France, les préfectures font sans cesse appel à nous, ça ne cesse d’augmenter.
L’Etat islamique perd pourtant du terrain au Moyen-Orient.
Bien sûr que l’Etat islamique recule énormément sur le terrain et va reculer encore. Il n’empêche que l’idéologie djihadiste reste présente. Daech est le problème actuel, mais il y aura autre chose, c’est évident. Les djihadistes n’ont pas besoin de l’existence de l’Etat islamique pour agir.
Parvenez-vous à travailler, à dialoguer avec les familles dont l’un ou plusieurs membres ont versé dans l’idéologie djihadiste ?
Oui, avec certaines familles, mais pas avec d’autres. On arrive à avancer sur des choses, au moins par rapport à leur propre positionnement sur la question djihadiste. Parfois, c’est plus compliqué. Avec les individus eux-mêmes, les djihadistes en puissance, c’est très difficile. Pour les moins idéologisés d’entre eux, on arrive à avoir des résultats. Ceux-ci, nous ne les appelons pas des radicalisés, nous préférons à leur propos employer l’expression de tentations daechiennes. 
Ce qu’on voit sur le terrain, c’est que parmi ces tentations daechiennes, il n’y a pas que des djihadistes. Des tas de départs, de filles surtout, ne concernent pas le djihadisme en tant que tel. On nous raconte que les filles se radicalisent sur internet ou je ne sais pas quelle bêtise de ce genre, mais ce n’est pas de la radicalisation. Elles sont parties, les premières années du moins, à partir de 2012-2013, pour des motifs humanitaires, mais, dans leur mental, il n’y avait rien de djihadiste.
Comment se passent vos entretiens avec les individus les plus convaincus par l’univers du djihad ?
On parle avec eux à bâtons rompus. On ne peut pas faire marche arrière et les faire reculer, car ils ont une idéologie bien ancrée et avec laquelle ils sont très au clair. On discute cependant, chacun a son idéologie. Ils savent qu’on connaît les textes dont ils s’inspirent. Je connais moi-même le Coran, ses versets, j’ai étudié cette matière. Les échanges avec eux peuvent être passionnants. Contrairement à ce qu’on dit parfois, ce ne sont pas des abrutis, il y a parmi eux des gens très intelligents.
Nous avons tendance à les décrire comme de purs idiots parce que nous craignons pour la paix civile, alors que le discours idéologique est plus construit qu’on ne le pense. Est-ce cela ?
Oui, tout à fait.
Y a-t-il un lien entre l’idéologie salafiste et l’idéologie djihadiste (celle du passage à l’action violente) ?
Bien sûr qu’il y a des liens, des gradations entre les deux idéologies, des mouvements de bascule de l’une vers l’autre. Prenons l’exemple de l’alcool : on peut respecter la religion de façon ultra-littéraliste et rigoriste en ne buvant pas d’alcool et s’en tenir à une position individuelle sur ce point ; on peut aller un peu plus loin, en ne s’asseyant pas à une table où il y a de l’alcool ; on peut aller encore un cran plus loin en refusant de parler à des gens qui boivent de l’alcool parce que ce sont des mécréants ; et plus loin encore en disant qu’il faut éliminer les buveurs d’alcool. 
On bascule alors du salafisme dans le takfirisme, à partir de quoi, on bascule dans le passage à l’acte djihadiste en attaquant des personnes ou populations désignées comme mécréantes.
Comme ce jeune homme qui, à Nice pendant le dernier Ramadan, est allé frapper une serveuse dans un bar, supposément musulmane, parce qu’elle servait de l’alcool à des clients.
C’est exactement cela. Voilà à quel genre de situation nous sommes confrontés au quotidien.
Que va-t-il se passer maintenant sur un plan sécuritaire, selon vous ?
On va en empêcher certains de passer à l’acte, mais d’autres échapperont aux mailles du filet. Il y a plus de 650 dossiers étudiés dans la cellule préfectorale des Alpes-Maritimes dédiée à la lutte contre le terrorisme. A côté il y a tous ceux qu’on ne voit pas et qu’on découvre au fur et à mesure.

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