vendredi 18 octobre 2013

Journal d'un prof débutant (épisode 10) : "Si on peut appeler ça un cours..."


Les relations entre Sophie et sa classe de quatrième se tendent chaque jour davantage. Difficile pour la jeune femme de garder l'envie d'enseigner.

"Ils te reprochent d'être gentille ? Le discours ne sert à rien. C'est ton attitude que tu dois changer. Pas d'explication, mais des actes." Ces conseils sont ceux d'une amie enseignante de Sophie. Depuis la rentrée, la jeune prof cherche tous azimuts la meilleure manière de canaliser l'énergie de sa classe de quatrième, qui lui en fait baver. La colle collective donnée la semaine dernière a eu l'air de porter ses fruits..., mais seulement sur certains élèves : "Quelques forts en gueule se mettent à rappeler à l'ordre leurs camarades les plus intenables", remarque Sophie, qui continue de distribuer colles et mots dans le carnet de correspondance, tentant toujours d'éviter d'exclure un élève de son cours, conformément aux directives de début d'année.


Pour mettre en application les recommandations de son amie, Sophie a décidé d'avoir un coup d'avance sur ses adolescents. Résolution n° 1 : ramasser tous leurs carnets avant qu'ils ne franchissent la porte de la salle de cours, pour qu'ils redoutent que la sanction tombe plus rapidement. Mardi, l'enseignante tente pour la première fois l'expérience. Certains la bousculent pour entrer et refusent de donner leur cahier. La prof exige qu'ils ressortent, mais elle effleure par accident l'épaule d'une élève : "Vous n'avez pas le droit de me toucher !" éructe Simina.

Mutation

Seconde résolution : Sophie a établi un plan de classe, alternant bons et mauvais, filles et garçons, têtes brûlées et doux agneaux. Mais deux élèves refusent tout net de se plier à la règle de l'enseignante. "Le premier, Amidou, a râlé, puis a fini par s'exécuter en bougonnant un C'est d'la merde. Résultat : une heure de colle. Le second, Souleiman, s'est obstiné", raconte Sophie, des trémolos dans la voix. Le CPE intervient et les réprimande sévèrement. Mais manifestement, l'irrespect de ces élèves n'a plus de limite : alors que Souleiman va enfin s'asseoir à la place désignée - tout en précisant bien qu'il n'a pas l'intention de travailler -, Simina ricane à gorge déployée. Le CPE embarque la jeune fille dans son bureau.
S'efforçant toujours d'appliquer les conseils de son amie, l'enseignante reprend et accélère la leçon, annonçant à son auditoire qu'elle compte "achever son cours" avant la fin de l'heure. Amidou marmonne un "si on peut appeler ça un cours", audible par toute la classe. Alors que les élèves, hilares, jubilent avec fracas à cette dernière provocation, Simina revient dans la classe, se montrant de nouveau très agressive envers Sophie. L'enseignante réplique : "Tu ne t'adresses pas à moi de cette manière-là, c'est tout à fait impoli." "Dites tout de suite que je suis mal élevée, et parlez-en à ma mère !" hurle l'adolescente bravache. En l'occurrence, Sophie connaît déjà la mère de Simina, "une femme calme et douce, mais complètement dépassée par sa fille".
"J'ai du mal à prendre du plaisir. Même s'il n'y a dans la journée que deux heures de cours pénibles, et que tout s'est bien déroulé avec les autres classes, je garde le sentiment d'une journée atroce. C'est affreusement déprimant de ne pas pouvoir s'occuper des bons éléments", confie Sophie. La jeune prof n'en est qu'à son premier mois d'enseignement, mais elle a définitivement besoin d'une pause. Au-delà des prochaines vacances, elle songe déjà aux diverses méthodes qui lui permettront d'obtenir les points nécessaires pour demander une mutation, et aller travailler ailleurs, si possible dans un lycée : "J'ai une fibre de prof, mais pas d'éducateur", confesse-t-elle. 

"Jusqu'où n'iront-ils pas ?"

En attendant, Sophie n'a pas l'intention de reculer devant les difficultés. Ou tout du moins, pas encore. Alors la jeune prof se console en s'attardant sur les bonheurs que son nouveau métier peut malgré tout lui apporter. Comme lorsque l'un de ses élèves de quatrième, pour qui lire et écrire est loin d'être évident, a fait des efforts : "Les élèves étaient tous en train de faire un exercice, et je passais dans les rangs pour regarder leur travail. Je suis restée un peu plus longuement à côté d'Alex : il a mis dix ou quinze minutes à accoucher d'une seule petite phrase. Je lui ai pratiquement arraché chaque mot.
 Un peu comme de la maïeutique aux forceps. Mais il a compris ce qu'il fallait voir sur le graphique. C'est ma première petite victoire, comme disent les profs", raconte Sophie, qui avoue en avoir été "émue aux larmes". "J'essayais de ne pas trop en faire, pour ne pas le vexer, mais je l'ai vraiment félicité."
Il y a aussi ce dernier fou rire : "Une de mes élèves, Imane, a manifestement réussi à s'emparer de ma feuille de notes sur mon bureau, et a ajouté un 1 devant son 3/20. J'avoue que j'aurais pu me tromper en regardant rapidement, mais manque de chance, je me souvenais de sa note... Et je n'ai pas suffisamment de 13 pour que cette note passe inaperçue." Sophie rit encore de l'audace de son élève, qui a été exclue une journée pour cette faute grave. Et dans un soupir, lâche, citant Fouquet : "Quo non ascendent ?", "jusqu'où n'iront-ils pas ?"

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