lundi 13 février 2017

La Tragique histoire du cousin d’Anne Frank ©



Si elle avait connu son cousin, Anne Frank aurait sans doute paraphrasé une citation célèbre: «Malgré tout, je suis toujours intimement convaincue que les gens ont tous un bon fond.» Le designer juif français Jean-Michel Frank, malgré une vie secouée par des tragédies familiales, et qui s’est suicidé en 1941 à l’âge de 46 ans, est parvenu à s’imposer comme architecte d’intérieur et à créer un mobilier épuré et élégant, fait de matériaux rares, qui continue à attirer aujourd’hui une foule d’admirateurs et de collectionneurs.
Le biographe de Frank, Maarten van Buuren, est professeur de littérature moderne à l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas. C’est un expert de Proust et Zola. Son livre « Un lieu pour l’âme » sur Frank, est paru en allemand chez l’éditeur Fischer Verlag, et il dvrait bientôt être traduit. Récemment, Benjamin Ivry pour le magazine The Forward, s’est entretenu avec le professeur van Buuren au sujet de ce talentueux cousin  d’Anne Frank qui eût une fin tragique.
Benjamin Ivry: Est-ce que Jean-Michel Frank a rencontré Anne Frank? (NDLR Jean-Michel Frank est le troisième fils de Léon Frank, banquier, et de Nanette Loewi, fille d’un rabbin de Philadelphie)
Maarten van Buuren: Non, probablement pas. Il a rencontré et connaissait assez bien son père Otto Frank. Mais après que Otto eût emmené sa famille à Amsterdam, les contacts devinrent assez difficiles entre les membres de famille, étant donné les circonstances historiques et le climat qui régnait à la fin des années 1930. Jean-Michel était un peu un outsider, un personnage iconoclaste qui leur était assez étranger, dans la mesure où il était homosexuel et consommateur de drogues. Un membre de la famille m’a dit que le reste de la famille, tout en admirant son œuvre, a certainement voulu tenir les enfants à l’écart de cette oncle étrange.



Dans son mémoire, la créatrice Elsa Schiaparelli affirme que Frank « a inventé un nouveau style de mobilier alliant simplicité et luxe. Il était petit de taille, et avait un complexe d’infériorité terrible et désespéré, mais son esprit créatif ne connaissait pas de limites. »Son complexe d’infériorité a-t-il été aggravé par l’antisémitisme ou l’homophobie?


Je ne pense pas. Ses deux grands frères aînés sont morts au cours de la Première Guerre mondiale. C’était des avocats talentueux et des artistes qui auraient succédé au père de Jean-Michel en tant que directeurs bancaires. Dès le début, Jean-Michel a été le petit frère, le cadet fragile, comme un petit oiseau qui est tombé du nid. Il était très malade, contrairement à ses frères qui étaient des jeunes gens robustes. 
Et puis, ses deux frères sont morts en un mois, et son père s’est suicidé quelques mois plus tard, laissant Jean-Michel seul en proie à son complexe d’infériorité. 
En plus d’être le petit dernier qui n’était pas à la hauteur de ses frères, il se sentait coupable d’être le seul survivant de la famille. Il n’a jamais eu de problème avec le fait d’être homosexuel. (NDLR Dès 1918, il est l’intime de Pierre Drieu La Rochelle et de Louis Aragon. Pour eux, Frank s’improvise décorateur. 1921, il décore la garçonnière de Drieu La Rochelle)

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Frank, composait des intérieurs dépouillés aux meubles presque absents, en utilisant des matériaux rares ou inattendus. Il met au point avec l’aide de l’ébéniste Adolphe Chanaux des gammes de meubles et de luminaires adoptant des formes minimales pour ne pas dire schématiques. Indifférent aux usages et aux traditions de l’ébénisterie, Frank introduit des matières jusqu’alors inédites dans la réalisation de meubles, gypse, terre cuite, mica, graphite, galuchat, paille, parchemin, et d’une grande originalité dans leur façonnage, comme le chêne sablé ou arraché. Séduits, Louis Aragon et Paul Eluard lui commandent des luminaires aux accents primitifs africains et chinois.

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Son esthétique épurée voire parfois austère, comme celle de ses fauteuils en chêne, ou un gypse et un meuble en bronze patiné, a été inspirée par l’art spartiate de la chilienne Eugenia Errázuriz. Elle a lié le design à la moralité, au point de finalement embrasser une carrière dans l’enseignement religieux au sein de l’Église catholique. S’il avait survécu à la guerre, Frank aurait-il été attiré par des études rabbiniques ou par d’autres spiritualités ?
Non, en tout cas rien ne le donne à penser. Je ne qualifierais pas exactement Errázuriz de spartiate, ou éventuellement de spartiate très singulière. Elle avait cet idéal de simplicité dans le design, qui a inspiré  Jean-Michel, mais elle décorait aussi ses maisons avec des peintures de Picasso, et de meubles rares très chers. Le fait d’avoir quelques idéaux dans le domaine artistique, qui peuvent être associés à un style monacal, ne veut pas dire qu’elle était spartiate.

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L’historienne de l’art Joanna Merwood-Salisbury suggère que, contrairement aux modernistes héroïques qui utilisaient le design dépouillé teinté de futurisme, Frank en tant qu’homosexuel juif, handicapé depuis sa naissance, il présentait une alternative tragique à l’artiste universel modem. « Êtes-vous d’accord?


Je pense qu’il y a là une confusion de sens entre héroïsme et austérité qui vient de la façon dont Jean-Michel a conçu l’intérieur et son goût artistique. C’est moderniste, mais ce n’est pas aussi austère que Le Corbusier. L’austérité de Jean-Michel est celle d’une atmosphère très chic et distinguée, alors que Le Corbusier avait des idéaux plus populaires; son objectif était de faire profiter le peuple d’un habitat bon marché. Ce n’était pas du tout l’idéal de Jean-Michel.

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En 2008, le critique Jed Perl a affirmé que Frank a conçu «des environnements passifs – des chambres en attente d’occupants; Mais leur passivité avait quelque chose d’agressif ou de terrifiant. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans ce manque d’ornement. « 
Au contraire. C’est inverser l’effet recherché par Jean-Michel. Je suis profondément convaincu que l’idéal de tout son travail de conception et d’aménagement de l’espace, était de créer un lieu où l’âme pourrait se reposer. C’est une atmosphère propre à la méditation qu’il recherchait. 
Comme un chien dans son panier. Donc, la rareté et les matériaux exquis, il les a utilisé pour donner aux gens quelque chose de comparable aux espaces monastiques, conçus pour soulager les douleurs du quotidien et offrir un havre de paix à l’âme. Il n’y a là rien d’inquiétant. Toute sa vie, il a essayé de s’échapper pour trouver refufe dans un espace où son âme pourrait se ressourcer et se  reposer. Il invite ses clients à adapter et ajuster leur esprit aux espaces qu’il crée.

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Une peinture qui a beaucoup compté pour Frank était « Le jugement de Cambyses » un diptyque à Bruges de Gerard David qui représente un ancien juge corrompu, écorché vivant. Est-ce que Frank s’est identifié à cette image ? L’a-t-il ressentie comme une métaphore à ce que les Français appellent un écorché vif, une personne sensible, sans protection, à vif ?
Exactement. Dans les années 1930, Jean-Michel visite la Belgique et les Pays-Bas et en trouve une carte postale du tableau qu’il envoie à Giacometti. Cela vous donne un résumé de toute sa vie, car oui, Jean-Michel était en fait un écorché vif.
En 1940, Frank échappe à l’Europe fasciste en compagnie de son ami américain William Thaddeus Lovett, sauvé par Aristides de Sousa Mendes, consul portugais à Bordeaux, qui a délivré des milliers de visas de sortie aux réfugiés. Parmi ceux qui fuyaient également, il y avait l’artiste Salvador Dalí qui a écrit à un ami commun en 1935 que le suicide du poète René Crevel affligeait tellement Frank que Dalí avait déclaré : «Je crains pour la vie de Frank». 
Si Dalí, était si préoccupé par la santé mentale de Frank, c’est que les choses devaient vraiment aller mal. Comment Frank a-t-il réussi à créer des œuvres artistiques originales, malgré sa consommation abusive d’opium et de cocaïne et sa dépression nerveuse?
Exactement. C’est la grande question qui plane dans mon livre, et c’est une des raisons qui m’ont incité à écrire le livre. D’où a-t-il puisé son génie, qui s’est exprimé dans la conception et l’aménagement d’intérieurs ? Il n’a jamais été formé à cette profession, mais il se trouve qu’à un moment donné, il fut le plus grand architecte d’intérieur de son époque, et il l’est resté tout au long de sa vie, et ce, en dépit de sa façon de vivre. 
Il a consommé des tonnes de cocaïne et d’héroïne en Italie, tout en réalisant des commandes très importantes. Je ne comprends pas où il a puisé cette force. (NDLR : En 1926, la réalisation pour les Noailles d’un fumoir aux murs gainés de parchemin et d’un boudoir en marqueterie de paille révèle Frank au Tout-Paris et fait de lui le décorateur le plus recherché. Les Pecci-Blunt, les Gunzburg, Cole Porter, Gaston Bergery deviennent ses clients fidèles. 
Même François Mauriac se laisse séduire par une esthétique qu’il qualifie lui-même d' » esthétique du renoncement « . Les couturiers Lucien Lelong, Robert Piguet, Marcel Rochas et Elsa Schiaparelli font décorer leur showroom par ses soins.

https://static01.nyt.com/images/2010/10/20/t-magazine/20viladas-jeanmichel/20viladas-jeanmichel-tmagArticle.jpgLe dramaturge Édouard Bourdet lui confie la décoration de ses pièces au théâtre de la Michodière puis au Théâtre-Français. Des décorateurs venus du monde entier, anglais, américains, brésiliens et argentins, lui achètent en nombre sa production. Les commandes des milliardaires argentins et américains, Jorge Born et Nelson Rockefeller, consacrent sa carrière internationale.)


Les auteurs précédents ont affirmé que le 8 mars 1941, Frank a sauté par la fenêtre de son appartement dans la 63ème rue Est, mais vous affirmez qu’il est mort dans un lit d’une overdose de barbiturique, laissant un mot expliquant son suicide par sa maladie, et qui demande à ses amis de lui pardonner. Compte tenu de ses antécédents familiaux tragiques, était-ce inévitable, ou bien les pressions d’un nouvel exil, ont-ils été un stress supplémentaire qui lui a été fatal ? 
(C’est encore la guerre qui a bouleversé le destin de Frank. En septembre 1939, les ateliers Chanaux ont fermé définitivement leurs portes. En juillet 1940, il a quitté la France pour l’Argentine. Là-bas, il a repris ses activités de décorateur et enregistré des commandes d’importance)
C’est, en un sens, une question très importante, car il était au sommet de sa gloire, adulé à New York avec des commandes importantes et aussi en Amérique Latine. Je pense que vous devez comprendre sa lettre expliquant son suicide, comme un message laissé à ses amis pour ne pas qu’ils se sentent coupables, et pour les remercier de l’avoir ai de toute leur vie. 
Mais cela cache la vraie raison pour laquelle je pense que [Jean-Michel] a mis fin à ses jours. Ce qui l’a tué, c’est l’énorme fardeau qui a pesé sur lui toute sa vie ; la mort de ses frères, puis le suicide de son père et l’effondrement de sa mère. Un exil de plus c’était un exil de trop. Comment continuer à vivre comme il le faisait, dans ces conditions. 
À un certain moment,  c’est devenu trop lourd à porter, et en un sens, il était poursuivi par le destin. J’ai l’impression qu’il courait, comme dans une fuite en avant et faisait tout ce qu’il pouvait pour ne pas être rattrapé par son destin. Puis à un moment donné, son destin l’a rattrapé. Il refoulait de toutes ses forces, les grandes tragédies de sa vie. C’est une des raisons pour lesquelles il n’a jamais suivi de traitement psychiatrique, bien que cela aurait pu lui être salutaire. Il était dans le déni total de tout ce qui le détruisait.

http://jforum.fr/la-tragique-histoire-du-cousin-danne-frank.html

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