mercredi 8 février 2017

Au meeting de Marine Le Pen, on n’aime toujours pas les juifs....


L’air qui planait à Lyon ce dimanche à l’entrée du meeting de Marine Le Pen était asphyxiant : les militants de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) qui tractaient sur place se sont heurtés aux propos violents et antisémites des sympathisants FN.

À la fin de la conférence de presse que nous avons organisée dans un hôtel, à quelques mètres des Assises Présidentielles de Marine Le Pen, nous décidons de nous rendre devant la salle du meeting, pour y distribuer des tracts et occuper le terrain.

Les militants de Marine Le Pen, présents au grand rendez-vous lyonnais, ont révisé leurs classiques des années 30 : les juifs contrôlent le monde, ils sont riches, ils sont coupables d’une double allégeance, et la Shoah n’est qu’un événement historique comme un autre.
Riches et puissants  
Alors que nous discutons avec des passants, une sexagénaire « venue voir celle que les médias matraquent » nous interpelle :

« Qui domine le monde ? À votre avis ? »
« Qui ? » Nous lui demandons à notre tour, à l’unisson.
Elle se met tout à coup à crier, attirant les micros et les caméras qui sont à l’autre bout de la place :
« Les juifs ! Réfléchissez ! Regardez un peu ce qu’il se passe actuellement, et vous verrez que j’ai raison.
Les combines de François Fillon et ses caisses noires, même les combines de Marine Le Pen… et l’élection de Trump, c’est grâce à la finance. Et c’est qui la finance ? L’oligarchie financière, c’est les juifs. Ils ont toujours dominé le monde. »

Fière de sa saillie antisémite devant micros et caméras, la dame prend à partie une militante de l’UEJF : « Qui finance vos études ? Papa, maman ? »
Juif, supposé riche donc. Riche, donc responsable de la finance et des crises mondiales. Parole affirmée. Crachée, sans que l’on ait eu besoin de gratter.
Pour cet électeur FN, les juifs ne peuvent pas être tout à fait Français
Quelques minutes plus tard, nous tendons un de nos tracts à un homme, qu’il qualifie de « torche-cul distribué par des agitateurs qui devraient rentrer en Israël ».
Ainsi démarre une conversation entre l’homme et Sacha Ghozlan, le président de l’UEJF. L’électeur frontiste l’interroge :

« Pourquoi vous venez faire votre propagande ici ? Vous êtes qui, “les étudiants juifs de France” ? Et vous allez la faire où votre armée ? Vous allez faire la guerre en Israël ? Comme la plupart des juifs en France. »
« Monsieur, je suis citoyen français, je ne fais pas l’armée. »
« Mais vous avez la double nationalité ! »
« Non, je n’ai pas la double nationalité, Monsieur. Mais vous êtes de la police judiciaire pour que je vous décline mon identité ? »
« 80% des juifs ont la double nationalité, non ? »
« Monsieur, parce que je suis juif, je ne pourrais pas être français pleinement ?»
« Ben pourquoi vous avez la double nationalité alors ? Pourquoi la plupart des juifs l’ont et partent faire la guerre ? »
« Ah bon ? Mais quels sont vos chiffres ? »
« Pourquoi le juif se barre ? »
« Vous savez pourquoi certains juifs partent de France ? Parce qu’il y a des antisémites, un petit peu comme vous. »
« Voilà, direct “antisémite” ! »
« Affirmer que les juifs ne sont pas pleinement français, c’est du ressort de l’antisémitisme. »
« Vous êtes français quand ça vous arrange, et israéliens quand ça ne vous arrange pas d’être français. Tout le monde le sait. Si vous êtes français, pourquoi vous nous sortez votre tract des “étudiants juifs de France” ?
 Si vous étiez français, vous aurez dit “étudiants français”. Et puis je vais vous le dire, les juifs, ils n’ont même pas la double nationalité, ils ont la triple : française, israélienne et américaine. »

Trois nationalités, à trois points éloignés du globe, pour reprendre le poncif selon lequel « les juifs sont partout ». Le propos pourrait faire sourire si l’individu face à nous n’était pas farouchement convaincu de ce qu’il affirme.
Et puis, l’homme évoque « le » juif.

Ce marqueur de vérité absolue, de généralité incontestable nous effraie. Ce déterminant présage inévitablement une définition globalisante et ethnicisante. Chaque période terrible de l’histoire a défini « le » juif et non « les juifs ».
« Le négationnisme est un droit »
Nous avons aussi discuté avec l’électorat de notre âge, jeunes comme nous et primo-votants. Que font-ils ici ? Sont-ils simplement curieux, paumés, ou convaincus ?
Nous avons abordé un couple, lui a 23 ans, elle 20 ans. Elle nous confie, après échanges de quelques banalités, ne pas être choquée par la fameuse réplique du « détail de l’Histoire » du fondateur du parti frontiste. 
Dans sa lancée, elle ressort une vieille lune de l’antisémitisme :
« Le négationnisme, ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est différent. On a le droit de faire de la recherche historique, d’avoir des positions historiques différentes », avant de nous expliquer que le négationnisme ne doit pas remettre en question la Seconde Guerre mondiale, mais “juste” la Shoah. »

De tous ces sympathisants du FN, ce sont les jeunes qui évoquent la thèse négationniste.
Policiers indifférents
À la sortie du meeting, des militants nous arrachent le document des mains, le déchire ou le jette en boule par terre. D’autres nous insultent de « sales juifs » devant des CRS impassibles.

Certains passants réagissent et choisissent de nous défendre : des étudiants lyonnais en classe prépa à Science-Po, présents au départ par simple curiosité.
Nous avons ressenti de l’incompréhension face à l’indifférence des policiers postés à quelques mètres de ces altercations, du dégoût face à ces citoyens confondant le délit de racisme avec le droit de vote, de la peine face à ces cerveaux saturés par les stéréotypes, de la gêne face à ces Français se prétendant « plus français » que nous et qui nous invitent à déguerpir.

Nous nous servirons de ces échanges lors de nos visites dans les salles de classes de collège et lycée.
Comme de nombreuses associations en France, les militants de l’UEJF, tentent de déconstruire avec les élèves les préjugés racistes, sexistes, homophobes et « immigrophobes » tenaces. Cette semaine, nous rendons visites aux élèves grenoblois.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

En Israël, « Le sens de la fête » devient « C’est la vie »

Eric Toledano et Olivier Nakache se sont rencontrés en colonie de vacances et pendant 20 ans ils ont été successivement pensionnaires, ...