dimanche 6 novembre 2016

Tahar Ben Jelloun - Pourquoi les musulmans n'ont pas su s'opposer à Daech....


L'État islamique d'Irak et de Cham (Daech) se veut l'incarnation d'un islam où le Ciel régit les choses de la Terre, autrement dit, le temps est considéré par le croyant comme un reflet de l'éternité. 

Cette vision fige l'islam dans un statut rigide et immuable. Elle provient d'une lecture littéraliste du Coran, une lecture sans distance, sans symboles ni métaphores, une lecture où la Raison a été répudiée et où tout débat est assimilé à une forme de rébellion, une remise en question qui induit l'athéisme.
Ce courant a été privilégié par un grand théologien du XIIIe siècle, Ibn Tamyyia, et propagé au XVIIIe siècle par Ibn Adelwahhab. C'est ce courant et cette vision d'un islam rigoriste que suivent des pays comme l'Arabie saoudite et le Qatar. C'est aussi l'idéologie que prônent les Frères musulmans.
Mahmoud Hussein, après avoir consacré deux volumes à la Sîra (la vie du prophète Mahomet) et analysé Ce que le Coran ne dit pas (Grasset), explique dans un nouvel ouvrage, Les Musulmans au défi de Daech (Gallimard), comment et pourquoi la communauté musulmane de par le monde n'a pas su ou pu s'opposer à Daech, à son discours démagogique, basé sur une interprétation fallacieuse des textes et de l'histoire.

Dictatures

En fait, le monde musulman, divers et semblable, n'a jamais réussi à se libérer d'un lourd fardeau historique qui a empêché l'émergence de l'individu, la libération de la femme et l'émancipation de l'intelligence et de la culture. Ainsi la modernité n'a pas trouvé sa place dans les sociétés qui mettent l'islam au-dessus du contrat social. Pourtant, Mahmoud Hussein nous rappelle que vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe, des tentatives de « réformer l'islam » afin de l'adapter aux temps modernes ont eu lieu en Égypte, en Irak, en Syrie, en Indonésie et aussi en Tunisie.
Elles ont échoué pour des raisons plus politiques que religieuses. Des partis autoritaires et non démocratiques se sont opposés à cette modernité devenue un danger majeur pour leur existence. En même temps, l'Occident, et en particulier l'Amérique, n'a rien fait pour encourager ces réformes et a au contraire soutenu et protégé des dictatures dans des États comme l'Arabie saoudite où on applique la charia.
L'option laïque et démocratique des Palestiniens sera à son tour étouffée par le courant islamiste. Il faut dire que l'implication des Saoudiens dans la guerre en Afghanistan va justifier le soutien des Américains à cet État wahhabite.
 Daech réhabilite la vision théologico-politique du monde et congédie globalement l’héritage des Lumières, qu’il présente comme son prolongement colonial 
Daech n'est pas un accident de l'histoire. Il n'est pas né de rien. Il plonge ses racines dans cette vision littéraliste et obscurantiste de l'islam, représentée officiellement par certains États du Golfe. Le djihadisme est la conséquence logique et prévisible de cette lecture anachronique du Coran et des dits du prophète Mahomet. Seule la réfutation idéologique de cette vision de l'islam aurait pu empêcher l'émergence de cette dérive guerrière et meurtrière. Comme l'explique Mahmoud Hussein : « Daech réhabilite la vision théologico-politique du monde et congédie globalement l'héritage des Lumières, qu'il présente comme son prolongement colonial, comme une entreprise criminelle dirigée contre la loi de Dieu. »
Ainsi les sociétés musulmanes n'osent pas avancer ou discuter de quoi que ce soit dès qu'il s'agit de religion. Elles sont figées, bloquées, se sentant menacées si elles ouvrent un débat. Elles sont dans « un temps zéro ». D'où la terreur comme réponse à ceux que Daech considère comme des opposants ; il gomme la complexité non seulement du message divin, mais annule et condamne tout effort humain (le vrai djihad) pour améliorer la condition humaine.
Mahmoud Hussein rappelle justement comment Daech ignore les versets qui font des gens du Livre (les juifs et les chrétiens) des adorateurs de Dieu l'Unique. Le Coran reconnaît les prophètes des autres religions monothéistes et incite les croyants à les vénérer et à les respecter. Tout cela n'arrange pas les thèses idéologiques de Daech qui poursuit sa guerre contre la Raison et l'Intelligence des Lumières. Daech a mis en place une vision de l'islam faite « non pour convaincre, mais pour terroriser, non pour gagner les esprits, mais pour éveiller les instincts les plus primitifs et les plus meurtriers ».

Trahison

Comme l'auteur l'avait déjà expliqué dans Penser le Coran (Folio Essai), il revient en conclusion de ce bref essai, juste et nécessaire, sur la parole de Dieu, distincte de Dieu. Car elle s'implique dans le temps des hommes. Il est des versets circonstanciels et d'autres, perpétuels : « Donner à tous les versets la même portée, c'est donner une portée perpétuelle à des versets que Dieu a voulu circonstanciels, c'est trahir sa parole en prétendant lui être fidèle. »
Ce livre d'à peine 80 pages est ce qui a été écrit de plus clair et de plus intelligent et de plus précis sur la mécanique de la régression et de l'obscurantisme qui minent l'islam depuis des décennies et figent les sociétés musulmanes dans un immobilisme aggravé par l'ignorance et les mensonges.

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