jeudi 3 novembre 2016

Éducation - Olivier Houdé : "Il faut imaginer un label 'bon pour le cerveau'"


Depuis quand les sciences permettent-elles d'approuver ou d'invalider les méthodes éducatives ?
C'est très récent. On avait compris depuis une vingtaine d'années que l'étude du cerveau pouvait faire avancer la médecine, et notamment les recherches sur la maladie d'Alzheimer. Mais on était loin d'imaginer que cela donnerait aussi rapidement des réponses en matière d'éducation et d'apprentissage… 
Dès le début des années 2000, grâce à l'imagerie par résonance magnétique (IRM), nous avons commencé à travailler sur le cerveau de l'adulte pour tenter de comprendre comment il fonctionnait.
Comment avez-vous conçu votre premier test ?
Pour qu'il soit le plus efficace possible, il a fallu trouver un exercice qui induit très souvent l'adulte en erreur. Comme ce problème de logique élémentaire : « S'il n'y a pas de carré rouge à gauche, alors il y a un cercle jaune à droite. Quelles formes géométriques de couleur devez-vous sélectionner et comment devez-vous les placer pour réfuter cette règle ? » 
Neuf fois sur dix, le sujet se trompe en répondant « un carré rouge à gauche du cercle jaune ». Au lieu de se concentrer sur le raisonnement, le cerveau bute sur la négation, se focalise sur les formes, les couleurs… Deux stratégies – l'une logique, l'autre automatique – se télescopent au profit de la seconde. Pour y remédier, il faut alerter le sujet du piège dans lequel l'entraîne sa perception. La crainte de se tromper inhibe l'automatisme au profit de la logique. 
Et ce que l'on a vu sur les images des premiers IRM était très étonnant : après avoir appris au sujet à inhiber ses automatismes, les fonctions perceptives basculaient de la partie postérieure du cortex vers les fonctions logiques préfrontales. On le voyait sur l'écran : les zones activées (en jaune) se déplaçaient très clairement de l'arrière vers l'avant. Autrement dit, l'imagerie nous confirmait que l'étude du cerveau pouvait permettre de corriger nos raisonnements.
Travail de raisonnement © O. Houdé CNRS, UMR8240, LAPSYDÉ
L'élève doit apprendre à inhiber un automatisme (cliché de gauche) pour trouver la solution logique grâce à son cortex préfrontal (cliché de droite). On visualise ainsi ce qui se passe dans le cerveau quand on apprend à résister à ses automatismes de pensée. © O. Houdé CNRS, UMR8240, LAPSYDÉ

Vous avez été les premiers à appliquer ces tests sur les enfants…
L'IRM étant non invasif, nous avons obtenu les autorisations pour travailler avec une école primaire à Caen dont nous suivons les enfants depuis 2006.
Qu'ont donné ces expériences ?
Là où la psychologie cognitive confrontait jusqu'à présent deux systèmes – l'intuitif, rapide et économique, qui se nourrit d'automatismes et de réflexes, et l'analytique, plus lent mais qui mobilise toute la logique de l'individu –, nous en avons découvert un troisième : la capacité d'inhiber l'un ou l'autre de ces systèmes en fonction des situations. Une sorte de chef d'orchestre, qui laisserait œuvrer les automatismes lorsqu'ils suffisent et les inhiberait lorsqu'ils sont susceptibles de les induire en erreur. 
La grande surprise, c'est que les différents paliers répertoriés par Piaget – à tel âge correspond telle aptitude cognitive – seraient bien plus complexes. L'étude des processus mentaux de construction d'objets, de nombres, de catégories et de raisonnements rationnels montre, en effet, que l'enfant a des capacités précoces qu'il peut mettre en œuvre dès qu'il parvient à inhiber les pseudo-évidences perceptives ou sémantiques qui s'imposent à lui. 
L'intelligence s'en voit redéfinie : c'est désormais la capacité de l'individu à passer très vite du système d'automatismes au système logique – ou vice-versa – en mettant un cache sur celui qui le fourvoierait ou lui ferait perdre du temps.
Ces tests ont aussi montré que certaines émotions peuvent être indispensables à la correction de l'erreur.
En effet, le cerveau humain n'est pas un calculateur froid et logique. Si vous alignez devant un jeune enfant des pions de couleur, et que vous placez le même nombre de pions devant vous mais plus espacés les uns des autres, celui-ci vous dira que vous en avez plus que lui, assimilant la longueur au nombre. Or, si vous remplacez les pions par des bonbons, vous pouvez être sûr que l'enfant ne se laissera pas piéger par la longueur s'il y en a moins !
Comment appliquer à l'éducation ces nouvelles découvertes ?
Nous avons inventé un outil très simple, « l'attrape-piège », qui, grâce à un système de caches, permet de mettre de côté ce qui pourrait, dans un intitulé, induire le cerveau en erreur. Il peut être utilisé de la maternelle à l'université et pour tout type de problème. Grâce à nos résultats, l'école peut aussi se remettre en question sur des bases concrètes. Ainsi, il ne sert à rien de répéter dix fois une règle à un enfant. Nos études peuvent aider à comprendre sur quoi butte tel élève, pourquoi tel autre est en échec scolaire.
Vos expériences peuvent-elles s'appliquer à la maison ?
Absolument. Prenez la méditation, très en vogue aujourd'hui. Les parents sont nombreux à se renseigner pour savoir si cela pourrait aider leur enfant à se concentrer, à déstresser... A priori, on aurait tort de penser que cela est contre-indiqué, mais en tant que scientifiques, c'est aussi notre rôle de le vérifier. Nous profitons donc de nos tests sur les enfants pour réaliser une grande étude dont les premiers résultats devraient tomber d'ici Noël.
Vous êtes beaucoup plus optimiste que d'autres en ce qui concerne l'impact des écrans sur le cerveau de l'enfant...
Tout dépend de la question que l'on se pose à ce sujet. On ne peut pas se contenter de se demander s'il est dangereux qu'un jeune enfant soit en contact avec des tablettes. Il faut s'interroger sur ce qu'on peut faire de bon pour le cerveau : quels jeux, quels contenus, quelles approches peut-on imaginer pour favoriser l'inhibition dont je vous parlais ? 
Le désir accru de qualité de la part des consommateurs a mené à l'application de labels, par exemple dans l'agroalimentaire. Il faut imaginer la même chose pour le numérique et les écrans, un label « bon pour le cerveau ». Si les nouvelles technologies permettent de renouveler enfin la question de l'éducation qui repose finalement toujours sur les mêmes débats, profitons-en. De toute façon, nous manquons de recul : les premières tablettes ne sont arrivées sous le sapin qu'il y a quatre ans...
Dans quelle mesure vos découvertes sont-elles prises en compte par les parents ou par l'Éducation nationale ?
Il est encore trop tôt pour que nos préconisations apparaissent dans les programmes scolaires. Mais nous intervenons très régulièrement dans les académies, dans les centres de formation d'enseignants, lors des colloques, et nous recevons des dizaines d'invitations pour que le laboratoire développe ses résultats devant des parents ou des professeurs. Certains instituteurs se sont déjà approprié « l'attrape-piège ». 
D'autres, qui redoutaient un retour au préceptorat ou au cas par cas, ont compris que créer des petits groupes en fonction des blocages de chacun était aussi une bonne solution. Quant aux parents, ils en redemandent. Mais pour que cette nouvelle perception du développement de l'enfant, et du raisonnement en règle générale, s'ancre solidement dans les mentalités, il faudrait créer dans chacune des treize nouvelles régions académiques de France, des instituts des sciences de l'apprentissage.
 Pas besoin d'embauches supplémentaires : les effectifs de l'Éducation nationale sont là, la hiérarchie et l'organisation aussi. Cela contribuerait à créer un lien direct entre les découvertes scientifiques de pointe et l'application à l'école.
Vos recherches ouvrent aussi des pistes en matière de déradicalisation...
Effectivement. Certains jeunes qui partent en Syrie ou en rêvent ont un cursus scolaire académique, une bonne éducation à la maison. Pourtant, ils se laissent endoctriner à une vitesse vertigineuse, parfois en quelques semaines. 
On leur envoie via Internet des images violentes de la guerre en Syrie, on leur dit que l'Occident ne fait rien pour éviter cela, on leur montre des vidéos « complotistes », on établit des liens de causalité qui n'existent pas nécessairement... Et la manipulation opère.
Que se passe-t-il alors dans le cerveau ?
L'exemple de l'endoctrinement valide le fait que le raisonnement en lui-même ne suffit pas. On peut être bien élevé, éduqué, avoir l'esprit logique, et se radicaliser en très peu de temps car il est facile d'enfermer quelqu'un dans de nouveaux automatismes. 
Le cerveau de tout le monde est plus ou moins manipulé : par le marketing, la publicité, notre environnement... La différence, dans le cas de l'endoctrinement, c'est qu'il est manipulé pour un prétexte religieux.
Que faire ?
Imaginer une éducation nouvelle du contrôle de l'esprit. C'est déjà ce que préconisait Montaigne pour faire face aux guerres de religions entre catholiques et protestants. On a cru qu'en instaurant des règles morales, en l'occurrence la déclaration des droits de l'homme, qu'en les appliquant tels des algorithmes moraux, on pourrait dompter les cerveaux les plus fragiles. 
Mais c'est méconnaître le cerveau humain, qui n'est pas que logique, c'est mésestimer ses intuitions, son instinct, ses émotions... Depuis les attentats de Charlie Hebdo, on entend qu'il faut une éducation à la tolérance, à la laïcité : c'est très bien en soi, mais cela ne servira strictement à rien puisque l'on sait déjà que ces algorithmes n'ont pas suffi. La seule façon de lutter, c'est d'imaginer une éducation qui permette de résister à la manipulation. 
En prenant conscience du fonctionnement du cerveau, nous pouvons mieux anticiper l'endoctrinement et les peurs de notre société.
À force de vouloir bien faire, l'école et les parents finissent par ne plus savoir comment s'y prendre. Comment éduquer ? C'est le propos de ce hors-série de la collection « Textes fondamentaux ». En vente en kiosque pendant deux mois à partir du 20 octobre, ou disponible dans notre boutique.
Olivier Houdé
Olivier Houdé dirige le laboratoire CNRS de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant à l'université Paris-Descartes. Il est l'auteur, entre autres, de La psychologie de l'enfant (PUF, 2004), Apprendre à résister (Le Pommier, 2014) et de L'Histoire de la psychologie (PUF, 2016).

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