dimanche 2 octobre 2016

« Israël produit des prix Nobel à la chaîne et ce n’est pas par hasard ».


En déplacement à Tel-Aviv pour le DLD Innovation Festival, qui s’est achevé ce jeudi, la secrétaire d’Etat au Numérique et à l’Innovation s’est confiée à La Tribune sur ses priorités jusqu’à la fin du mandat de François Hollande. Elle dresse également le bilan de la French Tech, réfléchit sur la création d’une fondation pour la rénovation démocratique, et réaffirme son soutien au chiffrement des données, remis en cause par son homologue Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur.
LA TRIBUNE – Comme au CES de Las Vegas en début d’année, la France était la nation étrangère la plus représentée au DLD de Tel-Aviv. L’objectif est-t-il d’imposer la France comme “la” porte d’entrée du marché européen auprès des investisseurs et des médias israéliens, qui ont tendance à percevoir le Royaume-Uni et l’Allemagne comme les deux grands “hubs” d’innovation en Europe ?
AXELLE LEMAIRE – La France est une grande nation d’innovation et de startups et il faut le faire savoir. Les Israéliens se tournent naturellement vers les Etats-Unis, de plus en plus vers la Chine, un peu vers l’Europe. Mais pas beaucoup vers la France, alors qu’il y a une grande communauté française dans le pays. Le défi aujourd’hui est de transformer l’intérêt voire l’affection des Israéliens pour la France, que j’ai pu constater lors de ma visite, en collaboration technologique, en investissements dans les startups, en présence commerciale en France, à la fois pour les startups, mais aussi pour les grands groupes et les entreprises de taille intermédiaire (ETI).
C’est pour cela que l’une des thématiques de ma visite était l’innovation ouverte. J’encourage les grands groupes français à faire de la recherche et développement (R&D) en Israël, pour être en lien avec les innovations de rupture, avec les milieux scientifiques comme le Technion [L’Institut israélien de technologie, l’un des plus importants au monde, NDLR]. Israël produit des prix Nobel à la chaîne et ce n’est pas par hasard. Ce pays cultive les idées, l’importance du savoir, la transmission par l’éducation, plus que les autres. Shimon Peres était d’ailleurs fermement convaincu que l’innovation par la science est source de progrès économique, mais aussi social et sociétal.
Israël a beau être un petit pays dont la superficie équivaut à celle de la Bretagne, il reste une référence mondiale pour l’innovation depuis 50 ans.
Que peut-on importer du modèle israélien en France ?
Les deux écosystèmes ont beaucoup de points communs, à commencer par la qualité reconnue de leurs ingénieurs. Mais Israël a de nombreux autres atouts dont il faut s’inspirer. Ici, la culture entrepreneuriale est très prégnante, et pas uniquement chez les startups. La prise de risque et la remise en question pour innover et trouver des solutions aux problèmes quotidiens font partie de l’état d’esprit israélien. Ailleurs, c’est beaucoup moins le cas, et notamment en France, même si les choses évoluent et qu’on arrive de plus en plus à sortir des carcans, des lourdeurs institutionnelles, administratives, fiscales, culturelles et sociales.
Il suffit de regarder deux chiffres très révélateurs. Le premier est la part de la R&D dans le PIB du pays 4,6% alors qu’en France, on se situe autour des 2%. Il n’y a pas de secret : davantage de recherche équivaut à davantage d’innovation. Si vraiment on veut faire le pari de construire le futur par l’innovation, alors il faut investir beaucoup plus massivement dans la recherche.
Le montant du capital-investissement dans les startups en Israël est également très significatif. En 2015, 3,6 milliards d’euros ont été investis, dans un pays de 8,5 millions d’habitants qui compte à peine 7.000 startups. C’est colossal. En France, il y a de plus en plus d’argent investi dans le capital-risque, avec des taux de croissance de plus de 100% année après année, mais il a fallu modifier la structuration du financement de l’innovation.
Chez nous, il reposait en général sur les banques. Il a fallu encourager l’investissement privé, pousser à prendre des risques avec, notamment, des incitations fiscales. Grâce à la BPI, qui prend en charge une grande partie du risque, nous avons libéré l’investissement. Désormais, nous nous rapprochons du modèle israélien. Pour la France, créer des ponts technologiques avec des écosystèmes très innovants en Israël, comme par exemple le futur centre de cybersécurité qui se construira dans le désert du Néguev, est très pertinent.
Les relations franco-israéliennes sont compliquées par le contexte géopolitique, comme l’a montré la crise Orange l’an dernier [Stéphane Richard avait déclaré qu’Orange se retirerait d’Israël s’il le pouvait, avant de s’excuser]. Vous avez visité un incubateur palestinien à Ramallah. S’agit-il de montrer que la France n’oublie pas les Palestiniens ?
La France est l’un des partenaires d’Israël les plus neutres. Nous prônons une solution de paix autour de la reconnaissance de deux Etats, ce qui nous permet de parler avec tout le monde. Je n’ai pas le sentiment que la diplomatie ait été très efficace jusqu’à présent pour résoudre les problèmes au Moyen-Orient. Je ne dis pas que l’innovation va changer la donne, mais elle peut l’améliorer. Créer des partenariats économiques est l’une des solutions si on veut dépasser un contexte géolopolitique extrêmement complexe.
C’est pour cela qu’il était très important pour moi d’aller à Ramallah et de rencontrer des entrepreneurs palestiniens, dont certains sont financés par des investisseurs israéliens. Les innovateurs des deux côtés se méfient des jeux des gouvernements et ont à cœur de construire un destin économique commun. Les initiatives telles que cet incubateur palestinien m’intéressent beaucoup. Mon rôle n’est pas de mettre sur la table un agenda des priorités de négociation, mais plutôt d’encourager les coopérations concrètes qui doivent permettre le développement économique des deux parties. Je crois que la société civile et les entrepreneurs peuvent contribuer à créer davantage de collaboration pacifique.
Vous êtes secrétaire d’Etat au Numérique depuis 2014 et vous venez d’obtenir le maroquin de l’Innovation suite au mini-remaniement lié au départ d’Emmanuel Macron. Mais il ne reste que huit mois avant la prochaine élection présidentielle et nous sommes déjà en pré-campagne électorale avec les primaires de la droite puis celles de la gauche. Que pouvez-vous faire en si peu de temps ?
Il faut choisir car effectivement, il reste peu de temps. Parce que j’ai désormais accès au dispositif de financement de l’innovation, le compte entrepreneur-investisseur verra le jour dans le cadre de la loi de finances rectificative avec le ministre de l’Economie et des Finances Michel Sapin, et le secrétaire d’Etat au Budget et aux Comptes publics Christian Eckert.
Depuis 2012, la France a créé, notamment grâce à la BPI, des outils de financements sur toute la chaîne de croissance des startups, de l’amorçage au late-stage, et nous avons développé l’écosystème avec la French Tech et des outils comme le Pass French Tech, le French Tech Ticket et les French Tech Hubs à l’étranger. Les amortissements fiscaux ont permis de renforcer le financement participatif et l’investissement des grands groupes. Mais il y a un trou dans la raquette. Il s’agit de la capacité à mobiliser les business angels. Ces particuliers sont prêts à prendre un risque financier et personnel pour investir dans des startups. Mais aujourd’hui, ils subissent une double-peine sur le plan fiscal quand ils réalisent des moins-values. Le compte entrepreneur-investisseur sera la dernière réponse de ce gouvernement à la création de toute une palette d’outils d’aide au financement de l’innovation.
La force de l’innovation réside aussi dans la capacité d’attraction des talents. Comment rendre la France plus attirante ?
Le principal atout de l’écosystème d’innovation et je dois marteler ce message car il n’est pas encore vraiment intégré dans les politiques publiques, c’est les femmes et les hommes qui le composent. Le niveau de qualification est primordial, la qualité des formations et du système d’éducation sont un enjeu fondamental pour développer l’envie d’entreprendre chez nous et attirer les meilleurs talents étrangers. Par les temps qui courent, avec le Brexit notamment, tenir un discours de libre-circulation absolue des personnes dans le marché unique européen n’est pas évident.
Très concrètement, le programme French Tech Ticket doit monter en puissance. [Créé en 2015, il vise à inciter des entrepreneurs étrangers à créer des startups en France grâce à des aides financières , incubation et à la création d’un interlocuteur unique pour les démarches administratives, NDLR]. Environ 200 entrepreneurs étrangers, actuellement en cours de sélection, seront accueillis pour la deuxième édition, dont des Israéliens et, je l’espère, des Palestiniens. J’aimerais en accueillir 2.000 dans les années à venir.
L’innovation doit-elle être forcément technologique ?
On entre trop souvent dans les sujets d’innovation par le prisme de la technologie. En tant que nation d’ingénieurs, nous avons tendance à focaliser l’effort public sur les innovations technologiques de rupture, qui se situent dans des cycles longs et mobilisent énormément d’investissements. Or, penser comme cela, c’est définir en amont ce que doit être l’innovation et réduire son spectre. Donc l’innovation technologique, je dis oui. La R&D technologique, oui. Mais les innovations d’usage, les innovations sociales, sociétales, démocratiques, oui aussi ! La loi pour une République numérique, la première avec une consultation citoyenne, était d’ailleurs une expérimentation d’innovation politique.
C’est pour cela que je soutiens le mouvement des Civic Tech, car les outils numériques peuvent se mettre au service d’un projet de transformation. J’aimerais beaucoup, mais ce n’est pas encore une annonce car j’y travaille en ce moment, créer une organisation, un réseau, un espace de rencontres et d’interactions pour l’innovation politique. Car aujourd’hui, il n’existe pas de fondation, ni de structure qui pense la rénovation démocratique. Les organisations d’experts, les startups de la Civic Tech, les chercheurs, les constitutionnalistes, les politistes, les élus dans les différents partis… Tous ces gens travaillent sur cette transformation, mais ils ne se rencontrent pas ! C’est un vrai problème.
Le Conseil National du numérique (CNNum) ne pourrait-il pas tenir ce rôle plutôt que de créer une nouvelle fondation ?
Non, car il faut apporter des garanties de neutralité. Or le CNNum, bien qu’autonome, est nommé par le gouvernement. Il peut encourager tous les mouvements d’innovation, impulser des dynamiques, mais il faut une structure pérenne pour devenir la maison d’accueil des Civic Tech.
Les entreprises Internet, et notamment les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, font l’objet de critiques sur la modération et le retrait des contenus illicites sur la Toile. Quel doit être leur rôle dans la lutte contre le terrorisme et contre l’incitation à la haine sur Internet ?
Je crois en un nécessaire équilibre. D’une part, il faut respecter la liberté d’expression et protéger les données personnelles. D’autre part, il faut lutter contre les contenus manifestement illicites qui apparaissent en ligne. Cela passe par une réponse européenne forte et qui consiste d’abord à affirmer les valeurs de tolérance, l’état de droit tel qu’il a été défini dans la Convention européenne des droits de l’homme, tout en exigeant des grandes plateformes Internet, notamment les réseaux sociaux, qu’elles agissent de manière plus proactive dans le retrait des contenus antisémites, arabophobes, racistes, d’incitation au terrorisme etc.
Il faut trouver un équilibre des forces, mais la réflexion n’est pas encore arrivée à maturité dans ce domaine. Il faut aussi des meilleures collaborations en cas d’attaque. La cellule d’information du gouvernement et de la préfecture de Paris, la plateforme de signalement Pharos, sont en contact direct et immédiat avec les représentants des réseaux sociaux, pour veiller à enlever les photos des victimes, retirer des hashtags haineux, repérer en amont des incitations au terrorisme. La loi énonce assez clairement les obligations à l’égard de ces intermédiaires, mais il y a encore du travail.
Les outils numériques prennent une place grandissante dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Vous parlez d’un nécessaire équilibre entre la défense des libertés et la sécurité. Mais avec la loi Renseignement de 2015, les lois antiterroristes de 2014 et de 2016, les mesures de l’Etat d’urgence transposées dans le droit commun, qui réduisent les libertés publiques et élargissent le spectre de la surveillance des citoyens, ou encore les attaques récentes contre le chiffrement des données du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ce rapport de force ne se déséquilibre-t-il pas vers davantage de sécurité au détriment des libertés ?
Absolument, mais c’est d’une question d’une complexité inouïe, il est difficile d’y répondre en si peu de temps [l’entretien devait se terminer, NDLR], d’autant plus que rien n’est noir ou blanc. Je dis qu’il faut préserver les libertés. Vous poseriez cette question à d’autres pays, vous n’auriez pas la même réponse. Malgré les annonces récentes sur le chiffrement [Bernard Cazeneuve a demandé à la Commission européenne de trouver un moyen de forcer les réseaux de communication cryptés comme Telegram à collaborer avec les forces de l’ordre, NDLR], je rappelle qu’il y a dans la loi Numérique un article qui demande à la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL) de promouvoir le chiffrement, car cette méthode de cryptage des communications garantit la sécurité et la confiance dans l’économie numérique. Cet article a même fait l’objet d’un arbitrage par le Premier ministre. Alors oui, il y a eu des annonces, des intentions exprimées, mais la réalité est que la France soutient le chiffrement.
Vous avez d’ailleurs rencontré, début septembre, des membres du gouvernement allemand à Berlin, en marge du salon informatique IFA. Il fallait éteindre l’incendie allumé par Bernard Cazeneuve ?
Il ne s’agissait pas d’éteindre un incendie mais de comprendre les attentes de mes homologues. Honnêtement, je n’ai pas senti un appétit décisif outre-Rhin pour remettre en cause le chiffrement. La Commission européenne semble aussi être alignée avec cette position. Je ne vois pas comment cette annonce pourrait se matérialiser ».

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