mardi 25 octobre 2016

Abdennour Bidar : une morale nouvelle au service de la démocratie....


Sur quelles valeurs communes peut-on fonder le "vivre ensemble" dans nos sociétés individualistes et multiculturelles ? Abdennour Bidar répond.


Peut-on décréter la morale au nom de la transmission des valeurs républicaines ? La question aurait intéressé aussi bien Aristote, penseur du politique que son lointain successeur Emmanuel Kant, l'homme qui analysa mieux que personne la notion même de morale. Sauf qu'aujourd'hui, ils ne sont plus là, et les spécialistes de l'éthique s'intéressent plus à la morale des animaux qu'à celles des gamins de banlieue, prompts à concocter leur propre code. 

C'est donc un vrai défi que vient de relever le philosophe Abdennour Bidar avec son nouveau livre Quelles valeurs partager et transmettre aujourd'hui* (Albin Michel). Ce musulman atypique, qui prône la liberté et une pratique religieuse à la carte, multiplie depuis une dizaine d'années des best-sellers sur l'islam et la laïcité, lesquels lui ont valu le sobriquet de « philosophe de la fraternité ». 

Il assume. Et comme il n'a peur de rien, et qu'en tant qu'inspecteur général de l'Éducation nationale (depuis 2016), il est chargé de former les professeurs du primaire et du secondaire à l'enseignement des valeurs républicaines, il s'est lancé dans un projet fou : dresser la liste des valeurs que nous pourrions partager, quelles que soient notre culture et notre religion. Osé, mais séduisant.
Le Point : Définir une liste des valeurs fondamentales de la République, tout seul comme un grand, c'est ambitieux…
Abdennour Bidar : Le dire est presque devenu une banalité : nous sommes confrontés à une crise du sens, qui remet en cause le bon fonctionnement démocratique. Le plus urgent est de donner une réponse à la radicalisation. Pour cela, il faut dépayser ce problème, l'intégrer à une problématique plus large, qui est celle du rapport à l'autre. 
Car, comme je l'ai écrit dans Tisserands, mon précédent livre, cette crise du sens se traduit par une rupture du lien entre les individus. Nous devons donc réapprendre à fabriquer du lien pour faire repartir en avant le progrès social. Et pour cela, je propose de réinvestir le champ de la morale. Une vertu, étymologiquement, c'est une qualité d'être. C'est le conatus de Spinoza, qui veut dire « se créer comme nouveau », mais aussi « créer du nouveau ». Il s'agit de retrouver la valeur comme vertu, comme puissance d'être et d'agir, comme « savoir être », mais aussi « savoir penser », ces fameuses vertus intellectuelles que déjà au IVe siècle avant J.-C. définissait Aristote. 
Ce que je prône donc, c'est l'adoption d'une démarche de culture de soi, de transformation éthique personnelle et collective. Quand Voltaire, à la fin de Candide, dit qu'il faut cultiver son jardin, il a raison, et il a tort. En cultivant d'abord son jardin intérieur, on peut mieux ensuite cultiver le jardin de la société.
Existe-t-il vraiment des valeurs qui s'imposent à tous ? Un socle commun que reconnaîtraient toutes les civilisations, toutes les religions, toutes les philosophies ?
Il n'existe pas de morale universelle clés en main. Mais entre les grandes cultures humanistes, il existe des assonances qui contribuent à nous éclairer sur des questionnements qui, eux, sont universels. D'où le besoin absolu de connaître notre propre héritage éthique, mais aussi ceux des autres, et de savoir discerner entre ce qui doit être repris de la tradition, et ce qui doit être réinventé. 
Le mouvement par lequel nous avons voulu nous déprendre du religieux a été tellement puissant, voire violent, que nous avons perdu de vue des valeurs humanistes issues des foyers grecs et monothéistes, et ne connaissons quasiment pas les héritages des sagesses orientales. Nous devons apprendre à être fidèles à ces héritages, tout en étant infidèles, iconoclastes et inventifs.
Vous citez abondamment Confucius. Devons-nous aussi adopter des valeurs venues d'ailleurs, par exemple chinoises ?
Ces valeurs sont complémentaires des nôtres et peuvent nous aider à avancer. Ainsi, prenez le sens du collectif, si important chez Confucius. Selon lui, pour être légitime et efficace, le souci de soi doit aller de pair avec celui du « collectif », que ce soit la famille, la communauté, la société. Essayons d'articuler ce que ce « nous » a de meilleur avec le « je » revendiqué par l'Occident. 
Cette complémentarité peut nous permettre d'éviter d'un côté les défauts d'un système holiste où l'individu n'a pas de droit de cité, et de l'autre, les travers d'une société, la nôtre, qui a tendance à survaloriser l'individu.
Vous considérez l'autonomie comme une valeur suffisamment positive pour la recommander…
Certes, mais n'oublions pas qu'il n'y a qu'un pas de l'autonomie à l'individualisme entendu dans son sens négatif, c'est-à-dire égoïste. Et ayons en tête dans le même temps, qu'il nous faut construire des sociétés où la personne humaine n'est pas écrasée par le collectif ou mise au service d'intérêts qui la dépassent. Il faut apprendre à fabriquer de l'un et du multiple, du « je » et du « nous » qui s'accordent.
Est-ce pour cela que dans ce livre qui valorise la bonté, la compassion, la générosité, le courage, la maîtrise de soi, etc., vous commencez par la fraternité ?
Elle est effectivement fondamentale, même si les autres sont évidemment incontournables. Et vous remarquerez que je m'écarte largement de la liste trop souvent rabâchée de « respect, tolérance et citoyenneté », qui témoigne, à mon sens, de la médiocrité de notre ambition pour fonder une société pluriculturelle harmonieuse. 
Mais la fraternité est la première de toutes. Pourquoi ? Parce qu'il est urgent de lire la devise républicaine de droite à gauche. Face aux fractures sociales et culturelles, le rejet des immigrés, des musulmans, des étrangers, il est temps que cette valeur s'incarne concrètement - enfin - pour chacun de nous.
Et la prudence ? En quoi est-ce une valeur républicaine ?
Savoir faire preuve de prudence, c'est-à-dire de sagacité au sens d'Aristote, c'est être en capacité de penser dans l'action, de discerner par soi-même le vrai du faux, le juste de l'injuste… Ce n'est pas une capacité vaine pour un jeune hypnotisé par des vidéos en ligne, qui doit apprendre à cultiver son esprit critique. Aujourd'hui, nous sommes dans une société branchée 24 heures sur 24 où l'éthique ne doit pas être limitée au périmètre étroit, figé et moralisateur du bien et du mal. 
Il ne s'agit pas pour moi d'être dans le « prêchi-prêcha », mais d'offrir la matière d'un questionnement personnel, mais aussi des pistes de réflexion collective pour chercher ensemble les valeurs partageables entre nous tous. On oublie trop souvent que le discernement, la lucidité, la rectitude sont essentiels pour vivre ensemble.
Vous évoquez la pudeur comme une valeur fondamentale à redécouvrir. Pourquoi ?
La pudeur, c'est tout à la fois l'estime de soi, la frontière entre le privé et le public, la protection de l'intime et le respect du regard. C'est une question cruciale, notamment en raison des problèmes posés par le port du voile islamique dans les sociétés occidentales. La question qui se pose est la suivante : peut-on afficher sa foi par le biais du voile sans tenir compte de l'environnement, en l'espèce une société dont la culture laïque cultive une certaine discrétion ? 
Revendiquer de le porter, c'est officiellement un acte de foi, mais aussi, en réalité, l'affirmation d'une identité sur un mode très individualiste, qui ne tient pas compte du contexte. La preuve, selon moi, que le contrat moral entre le « je » et le « nous » est rompu. 
Chacun s'affiche uniquement à partir de lui-même, de ses convictions. Comme celui qui parle à tue-tête dans le métro sans se soucier de gêner. Il est temps de rendre la société vivable pour tous. Et une réflexion renouvelée sur la pudeur y participe.
Et que faites-vous de la tolérance ?
On ne peut être tolérant qu'avec celui qui est dans le dialogue, et qui accepte la discussion collective sur ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. La démocratie doit réfléchir de manière critique sur l'étendue de sa tolérance, qui ne doit pas être la porte ouverte à sa propre destruction. 
Dans une société multiculturelle, on ne peut pas tolérer l'absence totale d'ouverture à l'autre. Celui qui vous dit que la loi de Dieu est supérieure à la loi des hommes et que ce n'est pas négociable, celui-là doit être combattu, car il est dans le refus de la démocratie et de l'altérité.
Pensez-vous vraiment que le système éducatif, si décrié aujourd'hui, puisse faire revivre ce à quoi les gens ne croient plus ? L'humilité, à l'heure de la société spectacle ? Le courage, alors que la peur taraude les esprits ? La lucidité, quand la société se gave de théorie du complot ? Est-ce bien réaliste ?
Soyons optimistes. De toute façon, nous n'avons pas de plan B. Si nous ne nous servons pas de nos héritages humanistes, qu'est-ce qu'on fait ? Y renoncer, ce serait larguer les dernières amarres qui nous tiennent à quelque chose. Mais oui, vous avez raison, la tâche s'annonce difficile. Et vous savez pourquoi ? Parce que l'on pense que ce sont des valeurs faciles. Or ; rien n'est plus difficile dans une société humaine que de faire valoir des choses en apparence simples. 
Or, c'est ce que l'on me dit aujourd'hui : « fraternité, amour de l'autre, tolérance », c'est trop simple. Revenir aux fondamentaux de la morale, c'est trop facile. Mais en fait ces valeurs sont très exigeantes, et c'est pour cela qu'on préfère les fuir et les oublier. « Aimez-vous les uns les autres » ? Quand on dit cela, tout le monde se gausse. 
C'est tellement usé ! Mais, en réalité, à travers cette moquerie, on ne fait qu'ajourner la confrontation avec cette vérité fondamentale : l'obligation incontournable de franchir le pas qui mène à l'amour de l'humanité. Au-delà du sang, de l'ethnie. Oui, ces valeurs sont lourdes de sens. Elles doivent s'incarner dans une conduite. Et toute la difficulté est d'être à leur hauteur.
Vous vous êtes fait connaître comme un intellectuel musulman. Aujourd'hui, vous semblez loin de la religion. Que s'est-il passé ?
J'ai mué. Quand j'ai commencé à écrire, il était urgent d'expliciter ce qu'étaient et ce que pouvait être la culture et la foi en islam. J'ai écrit quatre livres sur ce sujet : j'avais besoin de faire le tri, mais aussi de me comprendre moi-même. Comme je l'ai expliqué dans Self islam : histoire d'un islam personnel, je suis issu d'une famille à l'origine catholique ; ma mère s'est convertie à l'islam ; j'ai donc reçu une éducation « mixte » avant de suivre une formation philosophique à Normale sup. Ensuite, j'ai vécu dans une communauté soufie : bref, mon parcours est atypique. Or, je me suis rendu compte finalement que l'islam n'était qu'une porte d'entrée à toutes les questions qui me travaillaient. Il est important d'ailleurs que, moi, intellectuel musulman, je le fasse, car, aujourd'hui en France, on n'attend pas un musulman sur ces terrains-là. 
Or l'islam doit montrer sa capacité à contribuer à l'universel. Le problème n'est donc pas que je sois ou non un bon musulman, mais un honnête homme qui réfléchit en commun avec d'autres honnêtes hommes et femmes.
Et qui appliquent quelle morale ?
La seule qui vaille : « Ne fais pas autrui ce que tu ne veux pas qu'il te fasse. » Mais cela implique la prise de conscience que tout ne se vaut pas, cela implique des choix, des engagements et donc avant tout un questionnement personnel. Cette interrogation est le seul moyen d'échapper non seulement à la bêtise et au conditionnement, mais aussi à la vanité narcissique du « parce que je vaux le bien ».
*Quelles valeurs partager et transmettre aujourd'hui, Albin Michel, 272 pages, 18 euros

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