dimanche 24 juillet 2016

Erdoğan est-il en train de démolir la Turquie?


Depuis le coup d’État manqué en Turquie et la répression accrue d’Erdoğan, plusieurs se demandent quelles vont en être les conséquences pour le Moyen Orient et en ce qui a trait aux rapports de ce pays avec l’UE et avec Israël.

En 1937-1938, les Grandes Purges ordonnées par Staline conduisent à l’exécution de 681 000 personnes et à l’envoi au Goulag d’à peu près un million. Staline a personnellement signé 383 listes de condamnations à mort collectives représentant un total de 44 000 individus. Il a aussi signé avec Molotov l’arrêt de mort de 3 173 personnes.
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La comparaison avec Staline me paraît d’autant plus appropriée que l’URSS ne s’est jamais complètement relevée de l’ère stalinienne et que la Turquie d’Erdoğan risque elle aussi de finir dans les poubelles de l’histoire !
Dans leurs articles du 19 et 20 juillet sur Dreuz, Jean-Patrick Grumberg et Ftouh Souhailétablissent un bilan détaillé des représailles d’Erdoğan: 45 000 personnes ont été arrêtées ou limogées en moins d’une semaine et Erdoğan qui veut rétablir la peine de mort.
Je ne reviendrai pas sur les détails déjà cités dans leurs articles.
Afin de mieux comprendre ce qui se joue en Turquie, j’ai lu ce que disent plusieurs experts. J’ai traduit et/ou résumé les analyses de trois experts de l’Université de Toronto Robert Austin*, Jens Hanssen** et Milena Methodieva*** ainsi qu’un article de Norman Bailey****. Leurs analyses concordent avec celle de Burak Bekdil, un contributeur au Middle East Forum et chroniqueur au Hürriyet Daily News vivant à Ankara.
D’après les observations des trois professeurs de l’Université de Toronto :
Le coup d’État du 15 juillet était voué à l’échec. Même si les putschistes avaient bénéficié d’un plus large soutien au sein de l’armée, celle-ci n’a plus le genre d’autorité qu’elle avait traditionnellement en tant que gardienne de la constitution kémaliste auprès des secteurs importants de la société turque et des partis politiques.
Le Kémalisme lui-même (la séparation de la religion et de la politique en Turquie) a été remis en question par le président Erdoğan lorsqu’il a décidé de prendre le pouvoir (voir note 1).

Le coup d’Etat militaire du 15 juillet 2016 a été exécuté d’une manière qui rappelle les putschs du passé. L’occupation des institutions de l’État, et l’usage des avions ne suffisent plus si on ne contrôle pas les messages qui circulent dans les médias sociaux.

Aucun parti politique, même ceux opposés à Erdoğan n’ont appuyé le putsch.
Le parti du président a le contrôle de la rue et des minarets. Des milliers de partisans ont défié le couvre-feu des putschistes et sont descendus dans les rues pour défier les soldats et les chars tandis que les autorités religieuses dans les mosquées de quartier encourageaient à la «résistance» au putsch.
 
La plupart des dissidents en Turquie se sont opposés au coup d’État parce qu’ils craignaient, à juste titre, des répercussions négatives ou une guerre civile.

 
Un coup d’Etat manqué ne pouvait qu’entraîner la poursuite de la criminalisation de la critique envers la direction prise par la Turquie sous la présidence de M. Erdoğan.
 
Erdoğan a réussi à changer la Turquie qui était une république laïque, et a procédé à l’arrestation des tenants du pouvoir judiciaire, des universitaires et des journalistes, sans parler de sa campagne de bombardement des régions kurdes dans le sud-est du pays – une campagne demandée par l’armée.
 
La tentative de coup d’État a montré aux Turcs et au monde à quel point les options sont devenues limitées quand il est question de contestation civile.
 
À court terme, le putsch a fait l’affaire d’Erdoğan. Il lui a fourni l’occasion d’accélérer sa politique consistant à purger les institutions des esprits indépendants et à se saisir de l’État et du haut commandement de l’armée.
 
À long terme, Erdoğan peut devenir victime de son succès et être personnellement tenu responsable de tout ralentissement économique et de l’absence de sécurité en Turquie, compte tenu de la volatilité de la région.
 
Les États européens ne vont pas prendre à la légère la réintroduction de la peine de mort en Turquie.

Cela risque de bloquer toute négociation en vue de l’adhésion à l’UE et pourrait bien conduire à un durcissement concernant l’entente boiteuse sur la question des réfugiés d’il y a quelques mois.
 
Les tensions entre la Grèce et la Turquie, deux membres de l’OTAN, pourraient refaire surface, notamment parce que certains parmi les putschistes se sont réfugiés en Grèce.
 
L’establishment chargé de la politique étrangère au Canada et aux États-Unis s’est longtemps contenté de considérer la Turquie comme un facteur de stabilité dans la région, laissant Erdoğan relativement libre de faire ce qu’il voulait tant qu’il ne piétinait pas les plates-bandes de l’armée.
 
Cette politique risque d’être révisée maintenant qu’Erdoğan se met à purger de l’armée les officiers qui ont des liens privilégiés avec l’OTAN – notamment parce que certaines rumeurs ont fait état de liens entre les comploteurs et la base de l’OTAN à Incirlik, d’où les positions de l’État Islamique en Syrie et en Irak ont été bombardées.
 

Tant qu’Assad restera au pouvoir, le mariage de convenance avec les États-Unis, la Russie et la Turquie continuera au détriment des Turcs ordinaires et des Syriens.
Concernant Erdoğan lui-même, son impact sur la Turquie et la place de celle-ci en Europe, les experts notent que :
Erdoğan est un personnage politique peu ordinaire. À certains égards, sa longévité est ahurissante. Il est extrêmement populaire. Ce qu’il a fait en Turquie à ses débuts est étonnant, notamment en termes de gains économiques pour les gens ordinaires.
 
Il a déjà radicalement changé la constitution de la Turquie.
 
La nouvelle constitution établit une importante centralisation du pouvoir pour le président, qui se rapproche des constitutions de la Russie ou de l’Azerbaïdjan, bien qu’elle rappelle la constitution de la France. Erdoğan a convaincu les Turcs que cette centralisation était nécessaire afin de réduire les divisions entre les politiques turcs.
 
Cette purge massive des universitaires, des milieux judiciaire et militaire amène les gens à penser qu’il en fait trop. Les théoriciens du complot auront l’occasion de dire que ce putsch arrive à point pour le président.
 
Officiellement, le mouvement Guléniste est accusé d’avoir orchestré le coup afin de s’emparer du pouvoir.
 
Les autres partis au gouvernement ne veulent pas que les militaires prennent la tête du pays.
Il y aura un impact sur le désir de la Turquie d’adhérer à l’UE, car un défaut de la démocratie turque a été exposé. Les Turcs ne peuvent pas impunément se livrer à une massive chasse aux sorcières.
 

Concernant la stratégie ou plutôt l’absence de stratégie dans cette tentative de coup d’État:
 
Les organisateurs du coup semblaient très désorganisés, comme s’ils avaient agi en suivant les directives d’un manuel sur la façon de mener des coups d’État qui daterait des années 1970.
L’utilisation des médias sociaux est devenue primordiale, en particulier pour le président, qui a pourtant souvent condamné les médias sociaux, les rendant responsables des problèmes en Turquie.
 
Au cours de la tentative de coup d’Etat, Erdoğan a utilisé les médias sociaux comme moyen de survie. Il s’en est servi pour faire appel à la population.
 

Cette récente tentative de coup d’Etat en Turquie par des groupes au sein de l’armée en a pris plusieurs par surprise car il était généralement admis que l’intervention des militaires sur la scène politique appartenait au passé.
 
Il semble qu’il y ait eu une combinaison de facteurs qui a conduit à l’échec du coup d’Etat, parmi eux le manque flagrant de préparation, le fait que les comploteurs formaient une faction minoritaire au sein de l’armée.
Ils ont sous-estimé l’importance des médias sociaux, le manque de soutien des partis d’opposition et la méfiance générale envers les interventions de l’armée en politique.
 
L’instabilité en Turquie aura de larges répercussions.

Pour commencer, elle affectera les gens en Turquie – les Turcs, les Kurdes, ceux qui appartiennent à d’autres groupes ethno-religieux.
 
La dissidence sera réduite à néant, et la polarisation de la société augmentera.
 
Il y a aussi d’autres facteurs importants qui contribuent à l’instabilité: la Turquie subie l’impact de la guerre en Syrie, elle doit faire face à l’insurrection kurde et à la menace du groupe État islamique. Elle a accueilli plus de deux millions de réfugiés syriens. L’instabilité pourrait causer la fuite de nombreux réfugiés qui renouvelleront leurs tentatives d’atteindre les pays d’Europe occidentale.
De son côté, Norman Bailey**** fait valoir qu’avec ce coup d’État manqué, Erdoğan aura des difficultés à tenir la promesse qu’il a faite à Israël de freiner le Hamas.
Voici ce qu’écrit le Dr Bailey dans le Globes du 21 juillet:
« Le 12 Octobre, 2015, je publiais un éditorial dans Globes sur la situation en Turquie.
Dans cet éditorial, après avoir exposé tous les problèmes nationaux et internationaux que connaît la Turquie, j’ai écrit: «Dès que le chaos va menacer, l’armée va intervenir et prendre le contrôle».
Eh bien, l’armée est intervenue neuf mois plus tard, mais elle n’a pas pris le contrôle.
 
Le coup d’État de la semaine dernière a été si mal planifié et exécuté que cela dépasse l’entendement.

Si le chef du régime que vous souhaitez renverser est en vacances dans une ville côtière, la première tâche consiste à le neutraliser, puis à procéder à la suite des opérations.
 
Or, cela n’a pas été fait, en dépit du fait que les avions de combat des rebelles avaient l’avion d’ Erdoğan bien en vue lorsqu’il s’acheminait vers Istanbul, et n’ont pas réussi à l’abattre.
 
Le Président Erdoğan, en utilisant les médias sociaux, a rallié ses partisans tandis que les comploteurs ont échoué à rallier tout le monde.
Cela est d’autant plus étrange, que les Kémalistes, les Alévis, les Gulenists et les Kurdes, pris ensemble, forment près de la moitié de la population qui déteste Erdoğan!
 
D’autres critiques du putsch pourront être écrites et le seront peut-être, lorsque je publierai un manuel intitulé Les Coups d’État pour les Nuls.

Pour le moment il suffit de dire qu’il a échoué.
 
Ignorant complètement les plaidoyers des instances internationales demandant que le complot ne serve pas de prétexte au régime pour exercer une répression généralisée et imposer une dictature ouverte, Erdoğan a fait exactement cela.
 
Il a, en fait, décapité l’élite intellectuelle turque, tout en blâmant les États-Unis et Fethullah Gulen, lesquels ont nié toute implication et ont dénoncé le coup d’État.
 
À ce stade, des dizaines de milliers d’officiers, de soldats, des policiers, de juges, de fonctionnaires, d’enseignants, de professeurs et de doyens d’université; et beaucoup d’autres ont été arrêtés ou limogés, y compris un grand nombre de gouverneurs de province.
 

Autrement dit, Erdoğan s’est débarrassé de tous ceux qui pouvaient éventuellement renverser son régime ainsi que d’un grand nombre de ceux qui ne le menaçaient pas, mais qui pouvaient éventuellement sympathiser avec ceux qui pouvaient le renverser.
Comme près de 3000 juges ont été limogés, ceux qui ont été arrêtés demeureront en détention durant des mois ou des années avant de pouvoir être jugés, en supposant qu’il y ait une volonté réelle de la part du gouvernement de le amener devant des tribunaux.

On peut se demander si les prisons turques ont assez de place pour loger tous ces détenus.
Outre les questions comme celles-ci, un des résultats les plus importants du coup d’État manqué sera l’important affaiblissement de la position de la Turquie au Moyen-Orient et dans le monde.
Il va falloir un long moment avant que l’armée turque, la force la plus importante au Moyen-Orient après celle d’Israël, puisse être remise sur pied.
La situation économique, déjà en difficulté, va devenir bien pire.
De grands pans de la population turque, déjà ignorés du pouvoir, se sentiront encore plus à l’écart.
Les Kurdes seront en mesure de tirer profit de la situation pour intensifier leurs activités anti-régime.
 
En bref, la Turquie, pour le moment, ne fait plus partie de l’équation du pouvoir dans la région.
Qu’est-ce que cela signifie pour Israël?
Alors qu’il vient à peine de signer un accord pour rétablir des relations diplomatiques et politiques normales avec la Turquie, le gouvernement israélien est confronté à une situation radicalement nouvelle.
Désormais, les Israéliens ne peuvent plus compter sur les promesses turques de freiner le Hamas à Gaza.

Les dommages causés par cet accord aux relations israéliennes avec les Kurdes seront vus plus comme un risque qui n’en valait pas la peine.
 
Cela dit, Israël ne peut pas se permettre d’être la partie qui va mettre fin à cette entente.
Les Israéliens doivent patienter jusqu’à ce qu’il soit clair que la Turquie n’est pas en mesure de réaliser ses promesses et ensuite réévaluer la situation.
 
Tout cela survient à un moment où de nombreux développements cruciaux ont lieu impliquant Israël, l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les États du Golfe, et au moment où se produit une augmentation surprenante de l’activité anti-régime dans la région kurde de l’Iran.
 

Dans cette partie du monde on doit toujours s’attendre à des surprises. Un acteur rationnel, comme le gouvernement israélien, doit être prêt à toutes les éventualités, même les plus improbables.
 
Combien de commentateurs à l’intérieur ou à l’extérieur de la Turquie avaient prévu le coup d’État qui vient de se dérouler et son échec ? Combien peuvent maintenant en prévoir les conséquences? »
Magali Marc (@magalimarc15)
* Robert Austin, un professeur associé à l’École Munk des affaires internationales de l’Université de Toronto. Il est spécialiste du Sud-Est et du Centre de l’Europe.
** Jens Hanssen est professeur agrégé en civilisation arabe et moderne du Moyen-Orient et en histoire méditerranéenne.
*** Milena Methodieva est Professeur adjointe au Département d’histoire. Elle est une experte en histoire ottomane et des Balkans.
****Norman A. Bailey, Ph.D., est professeur d’économie et de sécurité nationale, au Centre d’études de sécurité nationale de l’Université de Haïfa, et professeur adjoint à Economic Statecraft , l’Institut de la politique mondiale, situé à Washington, DC. Il était auparavant avec le Conseil national de sécurité des États-Unis et avec le bureau du directeur du renseignement national.
– Note 1: Mustafa Kemal Atatürk avait réussi à extraire la Turquie de son passé impérial et à l’établir en tant qu’État-nation moderne. Cet héritage a été pris d’assaut durant les treize années au pouvoir (depuis novembre 2002) du Parti Justice et Développement Islamique d’Erdoğan (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) qui a démoli les réformes laïques d’Atatürk; transformé le système juridique de la Turquie; supprimé les médias indépendants; stérilisé les systèmes politique et militaire; 
et a entrepris une politique étrangère agressive alliant une rhétorique anti-occidentale avec l’ambition néo-ottomane de «réintégrer la région des Balkans, du Moyen-Orient et du Caucase avec la Turquie comme centre de la politique mondiale de l’avenir» (selon les termes mêmes du ministre des affaires étrangères devenu Premier ministre, Ahmet Davutoğlu).
© Magali Marc pour www.Dreuz.info

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