Entretien avec le directeur des éditions Allia...
Autant le dire tout de suite : nous avons adoré Rien n’est fini, tout commence (Allia, 2014), que Gérard Berréby vient de publier avec l’écrivain situationniste belge Raoul Vaneigem. D’abord parce que ce livre d’entretiens fourmille d’anecdotes savoureuses, d’analyses rétrospectives, de documents et de témoignages d’époque sur l’avant et l’après-68.
Rassurez-vous, le lecteur n’a pas besoin d’épouser les vues autogestionnaires de Vaneigem pour apprécier cet ouvrage de haute tenue : Berréby n’hésite pas à aller au choc avec son interlocuteur octogénaire, dont il est loin de partager l’enthousiasme à l’égard des Indignés et autres révoltés postmodernes. Ces désaccords cordiaux donnent encore plus de sel à ce livre à quatre mains, qui nous a fourni le prétexte parfait pour aller voir Gérard Berréby, directeur d’Allia, l’une de nos maisons d’édition préférées sur la place de Paris.
Entre classicisme et pensée critique, son catalogue ressemble à un grand cabinet de curiosités. De sainte Thérèse d’Avila aux essais sur le rock de Nick Tosches en passant par Leopardi, Allia jongle avec l’éclectisme, notamment lorsqu’il publie des bouquins a priori improbables dont son directeur a le secret, comme ses entretiens avec Piet de Groof1, ancien situ devenu général de l’armée belge !
Contrairement aux révolutionnaires en peau de lapin, Berréby ne craint pas de désespérer Billancourt. Son refus du terrorisme philosophique issu des années 1960 ne l’empêche pas de critiquer le monde tel qu’il ne va pas. Mais son engagement radical, il l’accomplit dans l’édition, à travers le soin méticuleux qu’il met dans le choix et la confection de ses livres, avec une rigueur un rien extrémiste à faire pâlir d’envie notre chère Élisabeth. Et c’est ainsi qu’Allia est grand.
Propos recueillis par Daoud Boughezala et Marc Cohen.
Causeur : Vous venez de coécrire et d’éditer Rien n’est fini, tout commence (Allia), un ouvrage d’entretiens avec le situationniste belge Raoul Vaneigem, dont le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, publié fin 1967, eut un impact considérable sur les barricades de Mai 68. À travers ce livre à quatre mains, avez-vous voulu réaliser une sorte de biographie exhaustive ou faire un addendum pour la génération Y ?
Gérard Berréby : Mes dialogues avec Raoul Vaneigem confrontent deux individus issus de générations différentes qui ont vécu la même époque à des âges différents – pendant Mai 68, je sortais à peine de l’adolescence, tandis que Raoul Vaneigem était un homme de plus de trente ans avec une formation et une base solides. Avec Rien n’est fini, tout commence, je voulais retracer la genèse des choses, autrement dit comprendre l’origine sociale et intellectuelle des protagonistes de ce mouvement. Un monde qui n’a en effet que peu à voir avec celui d’aujourd’hui. Les personnes classées Y en sont parfois abasourdies ! Par des va-et-vient entre le passé et notre monde contemporain, j’ai voulu livrer un « roman d’époque », un roman oral pour ainsi dire, restituant le climat politique, social, culturel de plusieurs décennies du xxe siècle.
En lisant ce « roman d’époque », on découvre quelques détails truculents sur l’Internationale situationniste (1957-1972). Par exemple, même chez ces révolutionnaires, les hommes mettaient les pieds sous la table pendant que la seule femme du groupe faisait le service et la vaisselle. Ce genre d’anecdote en dit peut-être plus long sur l’esprit d’une génération que bien des travaux universitaires…
La forme de la conversation me permet d’aborder tous les aspects du sujet, sans faire de grande thèse académique barbante que personne ne lira.
Histoire de mettre les lecteurs dans le bain, je commence ces entretiens par une cinquantaine de pages sur la Belgique, l’enfance de Vaneigem pendant la Seconde Guerre mondiale, puis sa jeunesse, ses premiers flirts, etc. Par exemple, raconter les circonstances de sa rencontre avec Guy Debord peut paraître anecdotique, mais cela ne l’est pas du tout. Dans cette histoire, on retrouve leurs influences intellectuelles communes, notamment le rôle qu’a joué le philosophe Henri Lefebvre.
Votre intérêt pour les situationnistes ne date pas d’hier. Une grande partie du catalogue d’Allia gravite autour de l’univers situ, au sens large. Outre l’effet générationnel, quelles raisons vous ont-elles poussé à consacrer autant d’heures de travail à cette avant-garde que l’on pourrait croire dépassée ?
J’ai voulu construire un catalogue avec une identité et un sens. Rien n’est fini est en effet le quatrième livre d’entretiens que je consacre à ce sujet. Au risque de passer pour un ancien combattant, le premier ouvrage que j’ai édité autour de la question remonte à 1985. Imaginez, c’est il y a un siècle ! C’était une masse d’archives qui s’intitulait Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste. On y devinait déjà mon approche et ma méthode de travail : montrer comment, à une époque donnée, il est possible de faire quelque chose, et la répercussion de cette action sur les gens. Avec le recul, on se rend compte que cette chose n’est plus possible. Ainsi, dans La Tribu (Allia, 1998), que j’ai coécrit avec Jean-Michel Mension, je racontais comment des jeunes gens se retrouvaient entre eux, rédigeaient un petit bulletin ronéoté qui coûtait trois francs six sous, et passaient leur vie dans les cafés. Vu le prix du café ou d’un demi de bière de nos jours, beaucoup de lecteurs se sont demandé comment il était possible de refaire le monde à longueur de journée en picolant !
Ce n’est pas le seul malentendu que notre époque entretient avec celles qui l’ont précédée. S’agissant de Mai 68, de Daniel Cohn-Bendit à Zemmour, l’interprétation sociétale du mouvement étudiant fait aujourd’hui autorité, à croire que les jeunes se sont soulevés pour préparer le terrain au capitalisme libéral-libertaire !
D’aucuns prétendent que le désastre de notre société contemporaine découle de l’utopie soixante-huitarde. Les uns le font grossièrement comme Zemmour, d’autres de manière plus subtile et littéraire comme Houellebecq. Ces critiques de 68 vont un peu vite en besogne.
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Rien n’est fini, tout commence, Raoul Vaneigem et Gérard Berréby, Allia, 2014.
*Photo : Hannah.

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