Au commencement fut Fifty Shades of Grey - l'initiation en trois volumes de la très chaste Anastasia au sadomasochisme par un jeune et sémillant milliardaire. Quarante-six traductions, plus de quarante millions d'exemplaires vendus : devenue un best-seller mondial, passée des liseuses numériques aux têtes de gondole des librairies, la trilogie de E. L. James avait de quoi stupéfier.
Et les médias d'inventer un nom, le "mummy porn", pour désigner les productions érotiques dont les ménagères seraient friandes, à mi-chemin de l'eau de rose et du cru ; le monde de découvrir, plus largement, l'existence d'un goût féminin pour la fiction sexuellement explicite.
"Révolution ! On s'est tout à coup aperçu que les femmes, et les mères de famille, avaient elles aussi une sexualité, des fantasmes ! On a même appris au passage qu'il existait une pornographie féminine !" commente Ovidie, réalisatrice depuis une dizaine d'années de films X féminins (et féministes), qui considère le phénomène avec perplexité - et un brin d'amusement.
"Vintage", "hardcore", "glamporn"
Dernier rejeton de ce nouvel intérêt : dorcelle.com, plate-forme à destination des femmes lancée le 23 novembre par la maison Dorcel. Le site, conçu par les collaboratrices de l'entreprise, se présente sous la forme d'un webzine où les vidéos cohabitent avec des chroniques, des conseils ou des quizz.
"Nous voulions un environnement qui nous ressemble, explique Adeline Aufray, co-créatrice de Dorcelle. Même si nous savions trouver les films qui nous excitent sur les plates-formes pour hommes." En l'occurrence, Dorcelle.com mâche le travail : les patronnes du site ont fait leur marché dans le vaste fonds du pape du X, afin de couvrir l'éventail des goûts féminins : films "à histoire", "vintage", "glamporn" ou "hardcore"...
Pas d'objectif chiffré, assure Adeline Aufray, ni de certitude sur le succès de l'opération (seul élément communiqué jusqu'à présent : le site a reçu 110 000 visites uniques en une semaine). Mais, depuis une première étude commandée en 2009 à l'Ifop sur les Français et le porno, Dorcel sait qu'il existe un public.
Et une nouvelle enquête, rendue publique à l'occasion du lancement de Dorcelle, a permis de préciser ses goûts. Selon l'Ifop, 82 % des Françaises ont vu au moins un film porno et 18 % en visionnent régulièrement ou de temps en temps (contre 63 % des hommes).
Et "dans le top 5 des attentes féminines figurent des éléments liés au réalisme, à l'esthétisme (la beauté des acteurs, des décors, des tenues) et à la qualité des scénarios, souligne François Kraus, directeur d'études. À l'inverse, des scènes montrant des pratiques spécifiques arrivent en bas de tableau pour les femmes, alors qu'elles sont importantes pour les hommes".
"Voir une fille qui a l'air de souffrir ne m'excite pas"
Or ce sont eux, selon François Kraus, qui continuent aujourd'hui d'initier les femmes au X. Et ce sont leurs goûts que les sites reflètent. "Les femmes trouvent souvent les pornos trop violents, et trop dégradants, souligne Adeline Aufray.
Moi-même, je vais spontanément vers des contenus moins brutaux. Pas dans la pratique, mais dans l'intention : je ne suis pas excitée en voyant une fille qui a l'air de souffrir ou si les scènes de sexe n'ont aucune pertinence."
Pour autant, Dorcelle ne se veut pas la représentante de la pornographie féminine proprement dite, à laquelle elle ne consacre qu'une section, "par les femmes". "Le projet est d'ailleurs porté par des icônes du porno très masculin, comme Katsuni ou Coralie Trinh Thi, souligne ainsi Ovidie.
La plate-forme s'adresse au pourcentage de femmes qui aiment déjà le porno. Ça ne me pose pas de problème, mais gare aux amalgames."
Quid alors du porno féminin ? Pas "moins bourrin" ou "plus sentimental"que le X des hommes, il va du très "trash" au très "soft" en passant par le sexe SM, queer ou homosexuel... Mais les réalisatrices, souvent liées aux mouvements féministes, partagent des valeurs (comme la mobilisation pour l'obligation du port du préservatif).
Et des envies. "Elles ne produisent en général pas à la chaîne des films où l'on voit toujours les mêmes scènes, les mêmes positions, où le but soit purement masturbatoire, note Ovidie.
Elles veillent au scénario, à la narration de fantasmes différents, au physique des acteurs, aussi. Je ne peux pas m'identifier à une bimbo refaite, avec cheveux peroxydés et ongles américains." Des productions qui, face au déferlement des gonzos et des vidéos amateurs de YouPorn, résistent au low-cost, misent sur la grande qualité.
Et satisfont (aussi) les hommes.

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