
"Le Monde Magazine" : Il était une fois une maison bleue..
LE MONDE MAGAZINE
Quant à celle dont il disposait sur ses habitants – des "fous" à "cheveux longs", dormant dans de "grands lits" et jouant de la musique, des gens très accueillants puisqu'il n'était pas nécessaire de frapper à la porte, la clé ayant été "jetée" – il lui suffisait de dater son texte de référence – 1971 – pour savoir qu'il y avait peu de chance pour qu'ils y vivent encore. Où êtes-vous ? chantonnait-il en sillonnant les rues de la ville. Lizzard et Luc ; Tom "à la guitare", Phil "à la kena" ; et puis Psylvia, cette fille au nom si improbable…
Alors il s'accrocha, enquêta, interviewa ses collègues du journal et comprit que, depuis près de quarante ans, tous les Français de passage à San Francisco posaient – en vain – la même question : où donc était située la fameuse maison bleue de la chanson ?
OPÉRATION DE SAUVETAGE
Il ne lui restait qu'un espoir : se tourner vers l'auteur, Maxime Le Forestier, le troubadour qui, l'été 1971, barbu et chevelu, avait passé un mois, avec sa sœur Catherine, dans cette maison ouverte à tous les vents et amis de passage. La réponse prit du temps. La mémoire du chanteur était un peu rouillée.
Mais il finit par mettre la main sur son petit carnet d'adresses des années 1970. Et quelques jours plus tard, Alexis Venifleis, le jeune homme obstiné du Chronicle, déboulait dans le quartier Castro de San Francisco, remontait la 18e Rue et s'arrêtait, excité, impatient et tendu, devant la porte du 3841.
Une grille, un interphone, un garage. Au-dessus, une grande demeure en bois d'allure victorienne, avec porche à colonnes et bow-windows. Une femme vint lui ouvrir, fine, d'allure sportive, lunettes d'intello sur le nez.
Oui, c'était elle la nouvelle propriétaire de la maison. Elle l'habitait depuis quatre ans avec son épouse, Angela, leurs trois enfants, leurs sept chiens et deux chats. Oui, elle avait entendu parler d'une chanson dont la maison était l'héroïne, mais elle s'était demandé si l'ancien propriétaire ne l'avait pas évoquée pour faire grimper le prix. Et oui, la façade de la maison était désormais… verte. Caramba.
Il n'en fallut pas plus pour que, mise au courant, la biographe du chanteur, Sophie Delassein, voit rouge, déclenche une opération de sauvetage, enrôle la maison de disques de Maxime Le Forestier, qui fête, cette année, les quarante ans de sa collaboration avec Polydor, et organise avec l'aide d'un sponsor – les peintures Ressource – et l'accord des propriétaires, le relooking de la maison… en bleu.
PLUS QU'UNE CHANSON, UNE HISTOIRE
Le consul de France a joué le jeu. Le chanteur est revenu sur les lieux, a retrouvé quelques complices de ce fameux été 1971. Et le 22 juin dernier, une plaque a été apposée sur la maison, lieu d'inspiration d'une chanson mythique pour plusieurs générations.
Car la maison bleue est bien plus qu'une chanson : c'est une histoire. Ancrée dans une ville emblématique, une ville étendard, une ville à nulle autre pareille.
Une ville que la majorité des Américains envisagent encore comme la ville idéale. Une ville de l'Ouest, du Far West, tournée vers l'Asie mais marquée par la ruée vers l'or, et qui accueille des gens venus de toute part, et de toute origine, de toute religion, de toute orientation sexuelle.
Une ville fière de son esprit de conquête, de ses extravagances et de sa tolérance. Une ville qui continue d'abriter des poètes, édités par la fameuse librairie City Lights, qui reçut en leur temps Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso et Jack Hirschman.
Une ville qui, trop étroite pour disposer d'un marché de l'art, attire néanmoins des artistes de toute sorte. Une ville – l'une des plus riches d'Amérique par habitant – qui accueille aujourd'hui d'autres types de rêveurs : les pionniers d'Internet et des hautes technologies, les surdoués de Facebook, Twitter, Zynga, Google et des start-up de la Silicon Valley.
Une ville qui, le week-end de la Gay Pride, organise le plus grand rassemblement de transsexuels avec, à sa tête, Chaz Bono, la fille de la chanteuse Cher et du musicien Sonny, devenue récemment un homme et qui nous explique combien il doit à San Francisco, " l'endroit le plus ouvert, le plus accueillant et le plus libéral au monde ".
Une ville enfin qui a désigné en janvier le premier maire d'origine chinoise de son histoire, Ed Lee, à la grande joie de la communauté asiatique, qui compose désormais le tiers de sa population. Il est vrai que les Blancs sont désormais minoritaires parmi les 800 000 habitants.
RÊVE DE LIBERTÉ ET DE RÉVOLUTION SEXUELLE
"C'est dans la maison bleue au cœur de cette ville dingue et douce, nous raconte Phil Polizatto, que nous avions installé, en 1970, la communauté Hunga Dunga. Toutes les communautés hippies – plus de 300 – dans la baie avaient alors un nom. Un nom flamboyant et souvent prétentieux. Nous, nous étions trop anarchistes pour accepter de condenser dans un label notre idéal d'amour et d'harmonie. Alors nous avions choisi Hunga Dunga, tiré d'un film des Marx Brothers. Ça sonne joyeux, ça ne veut rien dire, mais quel projet fabuleux !"
Il en a fait le titre d'un livre, sous-titré "confessions d'un hippie non repenti", lui qui, à 67 ans, écrit toujours pour le site Internet Worldwide Hippies.
Il est plein de douceur, le joueur de kena immortalisé par Maxime Le Forestier. Le cheveu grisonnant rejeté en arrière, la chemise colorée et la ligne svelte, il exprime d'une voix tendre la nostalgie de ces années 1970 où les jeunes gens débarquaient de tous les coins d'Amérique vivre leur rêve de liberté et de révolution sexuelle.
"On refusait pêle-mêle la guerre du Vietnam, le productivisme, l'asservissement des travailleurs, le carcan des familles, les tabous de la sexualité et l'ennui vertigineux des couples traditionnels. Nous rejetions la compétition au profit de la coopération, le marché au profit du troc et de l'échange. D'ailleurs, dans la maison bleue, chacun apportait sa contribution."
Certains donnaient leur salaire, d'autres leurs coupons alimentaires ; certains cousaient, teignaient, s'occupaient de la cuisine, du nettoyage. L'argent était mis dans une jarre. "Little Richard" tenait les comptes. Baird maintenait la discipline. Outre le petit pécule distribué à chacun pour la semaine, on pouvait puiser dans la bourse commune pour une sortie, un concert.
Personne n'exagérait. Et lors d'une réunion "familiale" hebdomadaire, on déterminait les priorités et on mettait des fonds de côté : l'un pour le piano dont rêvait un membre, l'autre pour un bout de terrain que la communauté espérait acquérir un jour à la campagne. Ce qu'elle fit plus tard, dans l'Etat de Washington.

La "Maison bleue" chantée par Maxime Forestier. San Fransisco (Californie), 22 juin 2011.AFP / Gabriel Bouys
"ON VOULAIT RÉENCHANTER L'EXISTENCE"
La petite bande s'était constituée au fil du temps. D'abord trois personnes, rejointes par deux autres, puis quatre autres, et puis d'autres encore. "Au total, se souvient Larry Brinkin, aujourd'hui déplumé et un brin replet, on s'est retrouvé à seize. Et la maison bleue, immense, nous convenait parfaitement. On recherchait un art de vivre à l'opposé de nos aînés. On voulait réenchanter l'existence. Nous discutions des nuits entières, participions à des marches et des manifestations, cuisinions avec soin de la nourriture bio que nous mangions et que nous distribuions à d'autres communautés, jouions beaucoup de musique, consommions un peu de drogue. Et nous faisions beaucoup l'amour."
La majorité des membres de la maison bleue était gay. "Mais ce n'était pas une obligation !", précise Larry, qui se rappelle la joie qui a saisi la communauté lorsqu'elle apprit que la pétulante Psylvia, l'égérie de la maison, était enceinte de son ami Michael. "Quelle euphorie ! Mais quelle responsabilité ! Comment allions-nous l'élever, ce premier bébé communautaire ? Pour quel monde et selon quelles valeurs ?"
Les discussions sur le prénom du bébé ont duré des mois ! Personne n'était d'accord. Mais quand Lili est née, en décembre 1971, tout le monde s'est bousculé pour fabriquer le berceau, apporter des vêtements d'occasion, donner le bain, le biberon, chanter des chansons… avant de s'impliquer dans les tâches bénévoles réclamées aux parents par sa future école.
"Ce fut certainement le plus choyé des bébés", dit aujourd'hui Psylvia Gurk, aussi ronde qu'elle fut mince – on la voit sur un poster fameux du festival de Woodstock – mais toujours aussi joyeuse et libertaire, crinière blanche au vent. Lili acquiesce, petit oiseau fragile de près de 40 ans, souriante et un peu triste, convaincue d'avoir eu la plus drôle et fantasque des petites enfances mais rattrapée plus tard par un mal qui torpilla la communauté et la laissa orpheline de ses nombreux parents.
UNE COMMUNAUTÉ DÉCIMÉE PAR LE SIDA
Car la population de la maison bleue fut décimée par le sida. Le groupe avait alors plus ou moins éclaté. En 1976, Lizzard (surnommé ainsi, "lézard", à cause d'une maladie de peau) et Steve avaient repris la maison et développé, avec un commerce de produits frais, un sens de l'entreprise qui n'a guère plu aux autres.
Certains, comme Phil, avaient pris l'habitude de passer une partie de l'année dans le nord. D'autres, avec Larry, Little Richard et Psylvia, avaient acheté en commun une maison plus étroite et s'efforçaient de maintenir l'esprit Hunga Dunga. Mais Michael est parti, impatient de créer une affaire à son nom et de "garder son argent". Richard, devenu cocaïnomane, s'est jeté du pont du Golden Gate en 1981. L'année où s'est déclaré le sida.
La maladie n'avait pas encore de nom. Le Bay Area Reporter et le San Francisco Chronicle parlaient d'un étrange cancer touchant les homosexuels, et le quartier de Castro plongea dans la terreur.
"Le diagnostic de la maladie revenait à une condamnation à mort. Une mort particulièrement atroce, se souvient Larry. Autour de moi, c'était une hécatombe. J'ai fini par renoncer à tenir le journal des disparus car ils se comptaient en centaines. Nos frères, nos amis, nos amants…"
C'était au-delà de l'imagination. "En plein cœur de l'épidémie, je passais le matin chez un ami malade, j'enchaînais par une visite à l'hôpital, je repartais pour accomplir ma tâche dans un groupe de soutien à un autre mourant et puis j'allais pleurer à un enterrement. Des mamans de toute l'Amérique débarquaient en ville pour veiller un fils que l'on disait puni pour avoir trop exploré la liberté de San Francisco."
Car la société apparemment si tolérante a soudain montré ses limites. "Des gays ont été licenciés, stigmatisés, tenus à l'écart. On nous blâmait pour la maladie, on nous reprochait d'avoir infecté les réserves de sang. Les gens avaient peur de saisir la poignée de porte que je venais de toucher, se montraient horrifiés si par malheur je toussais, me donnaient des couverts différents. Mais je comprenais leur angoisse "
SAN FRANSISCO, UN SYMBOLE DE TOLÉRANCE
Chuck est mort du sida en 1986. Son frère Howard aussi. Et Baird. Et Lizzard. Et Luc, le jeune Belge flamboyant rencontré par Maxime à un festival de musique en 1971 et qui lui avait ouvert les portes de la maison bleue. Et puis aussi Bobby, Tom, Steve. Alvoy, lui, mourra d'une overdose. Phil et Larry n'en reviennent pas de leur avoir survécu.
Longtemps employé de la commission des droits de l'homme à la mairie de San Francisco, Larry s'est marié à son boyfriend dès que la loi californienne le lui a permis, se félicite d'avoir fait un enfant (élevé en partie par un couple de femmes) et constate que les gays de San Francisco intègrent doucement, presque naturellement, un modèle familial assez classique.
"Avez-vous vu, demande-t-il, le nombre de poussettes dans Castro ?" Monsieur le maire Edwin Lee (démocrate) en est fier. "San Francisco, dit-il, doit rester à jamais un symbole de paix, d'ouverture, de tolérance. C'est dans son ADN. Dans le monde entier, son nom doit continuer à résonner comme un message de liberté et d'égalité entre tous."
Ce matin, il s'apprête à monter sur Twin Peaks, les deux collines qui dominent la ville, inaugurer un immense triangle rose visible des kilomètres à la ronde, pour célébrer la fierté gay, dont c'est le grand week-end.
"Une façon de rappeler l'histoire, les camps, les discriminations odieuses. Et d'affirmer que personne, ici, ne devra être pénalisé en raison de ses mœurs, de ses idées, de son origine. Un Américain asiatique est devenu le maire de San Francisco. Un transsexuel doit aussi pouvoir l'être !" C'est le rôle des leaders, affirme-t-il, de donner l'exemple.
"Ma communauté a bénéficié des luttes du Mouvement des droits civiques. Je ne serais pas là s'il n'y avait eu Martin Luther King. Son rêve fut le mien. Et mes prédécesseurs à la mairie m'ont chacun ouvert les portes. A mon tour de casser les barrières et d'impliquer toutes les minorités."
"LES IDÉALISTES Y ONT TOUJOURS LEUR PLACE"
L'histoire de la maison bleue chantée par les Français lui semble éminemment cohérente avec celle de sa ville. "Les idéalistes, les inventeurs et les rêveurs y ont toujours leur place. Ils continuent d'affluer de partout. Et ils sautent à pieds joints dans la nouvelle économie. San Francisco devient le centre mondial de la haute technologie. C'est ici, pas ailleurs, que veulent s'installer des milliers de jeunes ingénieurs qui révolutionnent Internet. Zynga a créé 2 000 emplois en trois ans. De 250 employés, Twitter va passer à 3 000 dans les deux prochaines années. Mon rôle est de tout leur faciliter, des exemptions d'impôts à l'aménagement de pistes cyclables, et de faire en sorte que la ville reste un phare pour tous ceux qui inventent et pensent différemment."
C'est pour remercier ses hôtes de la maison bleue pour leur accueil que Maxime Le Forestier, en rentrant dans sa maison de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), avait composé San Francisco à l'automne 1971.
Faute de pouvoir s'exprimer en anglais, il leur envoyait ainsi, enregistré à la guitare et sur une simple cassette, un petit message poétique d'amitié. La chanson n'était pas destinée à un large public. Son intégration, un an plus tard, dans le premier album du chanteur (que ressort Polydor), se fera presque par hasard. Et ce sera un triomphe.
L'ESPRIT "MAISON BLEUE"
Mais la famille installée au 3841 de la 18e Rue n'en a cure. Demain, toute la maisonnée s'envole pour des vacances au Guatemala, où ont été adoptés les trois enfants du couple. Les bagages ne sont pas prêts ; Angela, l'une des deux mamans, est rentrée tard de son cabinet d'avocats et doit encore s'occuper du refuge pour chiens abandonnés qu'elle a créé ; Amy, sa femme, également avocate, court d'un étage à l'autre pour calmer les enfants passablement excités. Pas trop envie de parler, ce soir. D'ailleurs, la médiatisation soudaine de leur maison, devant laquelle on leur prédit un afflux de touristes français, les inquiète un peu.
Comment ne pas penser, pourtant, que cette nouvelle famille incarne à son tour l'esprit "maison bleue" ? Qu'elle reflète parfaitement l'évolution à la fois économique et sociologique de San Francisco ? Et que ces deux femmes, formées dans les meilleures universités (Stanford pour l'une, Harvard et Columbia pour l'autre), mariées religieusement puis civilement, très impliquées dans l'école de leurs enfants mais aussi dans de nombreuses associations philanthropiques (contre le sida, contre la pauvreté, pour les droits des femmes, des homosexuels, etc.) témoignent formidablement de leur époque ?
Amy esquisse un sourire timide. "On forme une jolie famille. Et cette ville étonnante nous y autorise. Angela déborde d'amour et de compassion pour les autres. Notre foyer se veut le plus ouvert possible." Un temps de réflexion. Et puis : "Aucune fausse note, je crois, avec l'esprit Hunga Dunga !" Même plus la couleur bleue…
Annick Cojean
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