dimanche 27 novembre 2016

Genève, la nuit debout.....


Loin des clichés (et des banques, et des montres, et des vaches, et du chocolat et des couteaux ), la deuxième ville la plus peuplée de Suisse regorge, le soir venu, de lieux où se perdre et se rencontrer.

Oubliez tout. Du moins tout ce que vous croyez savoir sur la cité de Calvin. Les certitudes sur les banquiers endimanchés, les montres ou les chocolats emballés comme des bijoux. Oubliez les mille clichés qui collent à la ville. Genève est, à ses heures, enfumée, assourdissante, voire complètement défoncée. Tout dépend du regard et de la lumière. Celle du soleil déclinant fait ressortir ses aspérités et la nuit appartient à ceux qui savent où aller. Limonade tessinoise, bières artisanales ou recettes expérimentales au mezcal ? C’est parti pour une nuit blanche (en commençant par l’apéro).
19 heuresEn quittant la gare TGV, un verre à la Petite Reine (place de Montbrillant) s’impose en guise d’introduction. Dans ce bar bat le cœur du quartier des Grottes, royaume des branchés, un pouls qui vibre au rythme du DJ ou d’une playlist bien sentie. Un vélo géant accroché au mur veille sur la terrasse où se grignotent empanadas et, si vous avez de la chance, des bonbons multicolores et régressifs offerts par la maison20 heures
Donnez raison à l’ami qui exige une fondue «parce qu’on est en Suisse, quand même» et prenez la direction de la buvette du Bains des Pâquis (30, quai du Mont-Blanc). C’est là que depuis la fin du XIXe  siècle, en été, les baigneurs profitent de la douceur du lac, de la vue et de la vie. Mais pas que. Sur cette languette de terre réaménagée en dur en 1930, les amateurs viennent déguster pour un prix raisonnable une fondue des plus légères (si, c’est possible !) dans une ambiance familiale. Réchauffés par les fourneaux aux bûches de bois, un petit verre de vin blanc, une assiette de viande séchée, et soudain le bonheur n’est plus bien loin.
A la buvette du Bains des Pâquis, fondue et vin blanc. Photo Olivier Vogelsang
21 h 30
La nuit est jeune et les papilles encore capables d’apprécier la subtilité d’un cocktail shaké sur mesure. De l’autre côté du Rhône, au Verre à Monique (19, rue des Savoises), le bon goût vintage se retrouve dans la déco et dans les verres. Les classiques côtoient les clins d’œil créatifs («Malice in Wonderland» ou «Karma Sutra»). A 18 francs suisses (environ 16 euros) le drink, mieux vaut profiter de chaque gorgée… Derrière les délicats paravents de ce speakeasy, des groupes de tous âges et de toutes provenances prennent place sur de moelleux fauteuils ; les accents de Suisse et de Navarre s’élèvent dans le claquement des trois bises de rigueur. On déguste, on observe.
Au Verre à Monique, cocktails et vintage. Photo DR
23 heures
Direction la rue de l’Ecole-de-Médecine, connue pour sa densité de bars au mètre carré. A l’Etabli (au numéro 3), on avale cookies maison et gin tonic sous des portraits loufoques de Frankenstein qui nous scrute d’un œil désapprobateur. Ici, on fume, on boit, les verres s’enchaînent et ne se ressemblent pas, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
Minuit
Et maintenant ? Et bien tout dépend. A Genève, le premier lieu de fête, c’est Internet. On fait son shopping sur les pages Facebook des bars et clubs en vue : les cool kids ne vont pas juste ici ou là mais se déplacent pour «une soirée». Attention, donc, à bien se renseigner sur la programmation, sans quoi vous pourriez digérer votre fondue en face d’un club fermé sous la pluie en bordure d’autoroute (c’est arrivé aux meilleurs d’entre nous).
Moins de 30 ans, lire paragraphe suivant. Pour les autres, les années qui s’empilent offrent enfin un avantage : le Wunderbar (1, rue des Savoises) accueille dans ses entrailles les plus de 35 ans en théorie (mais accepte encore ceux qui s’éloignent de la vingtaine en réalité) pour des nuits endiablées. Le soir où nous y sommes, c’est swing, et les spots multicolores se reflètent dans les cheveux plus sel que poivre de trois DJ du tonnerre, torse nu sous leurs salopettes. A minuit, tous les quadras sont gris. 
Les autres se retrouveront plutôt à Central Station (2, rue de la Faucille), de retour aux Grottes. Ce magasin de vinyles transformé en bar à la nuit tombée, est un peu ce à quoi ressemblerait une fête dans l’appartement d’un pote calé en son de qualité - sofa, plantes d’angle et escaliers enfumés inclus. Les Spritz sont géants et l’ambiance excellente.
2 heures
On se presse à l’Usine (place des Volontaires), lieu culte des nuits genevoises et de la scène musicale indépendante au-delà des frontières suisses. Y convergent tous les styles, tous les âges et, passée une certaine heure, tous les dealers du coin. L’ancien établissement de dégrossissage d’or, devenu un centre culturel autogéré, abrite plusieurs associations bien déterminées à proposer une offre culturelle et festive de qualité - et ce malgré les menaces à répétitions d’élus locaux. Ce soir, au premier étage, c’est hardtek d’un côté, reggae de l’autre. On se faufile au gré des affinités dans les vapeurs de cannabis, entre les peaux multicolores et tatouées, jusqu’au comptoir. Autour du bar, des grappes de danseurs bougent en rythme devant de solides enceintes. Au mur, deux mots annoncent la couleur : «Refugees Welcome».
Si on est bien, on y reste pour explorer les scènes alentours, si on veut voir autre chose et que c’est ouvert, on se rend (en taxi ou Uber - comme partout, le débat fait rage), au Motel Campo à Carouge, localité limitrophe. La file d’attente peut faire peur, autant par sa longueur que par ses airs de sorties de lycées, mais (allez, à cette heure-là, on peut se tutoyer) : ne te laisse pas décourager, et pousse la porte de ce club rave-en-boîte. Passé le vestiaire, en haut des escaliers de béton, des ombres stylées et des oiseaux de nuit haut perchés entament des chorégraphies saccadées aux allures de ballet contemporain (boules Quies fournies pour ceux qui se sentent devenir sourds).
3 heures et plus
Ah non, pas le moment d’aller se coucher. On court au Village du soir (24, route des Jeunes à Carouge), 2 000 m2 d’anciens entrepôts industriels reconvertis en haut lieu du clubbing depuis le mois d’octobre. Trois DJ lâchent simultanément des décibels sauvages dans trois salles : une ancienne carrosserie dans laquelle vole encore une Fiat 500 accrochée au plafond, une ex-distillerie, et ce qui fut autrefois une épicerie. Les effluves des deux food trucks sagement parqués dans la cour risquent de réveiller un petit creux. Ça tombe bien, un burger, et ça repart. Les yeux mi-clos se laissent bercer par l’electro ou la techno. Profitez-en tant que ça dure : comme la jeunesse, le Village du soir est éphémère. En 2022, le complexe est voué à disparaître.
Il est 5 heures…
Genève s’éveille. A l’heure où le soleil commence sa ronde, le Salève sort la tête des nuages et le lac est une flaque rose. Un taillé aux greubons (feuilleté à la graisse de porc) dans la boulangerie du coin, parce qu’on n’a plus peur de rien ? Un jus de gingembre au marché aux puces de Plainpalais ? Un renversé (café au lait) à la gare en guise d’au revoir ?
Célia Héron à Genève

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