dimanche 23 octobre 2016

À Calais, l'attente dans l'angoisse !.


Transis de froid, les réfugiés attendent le démantèlement du camp, sans savoir où ils atterriront. Les ONG n'ont pas davantage de réponses. Reportage.


DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À CALAIS, CLAIRE MEYNIAL....

Les poings enfoncés dans les poches, Hamed Abdul Rahmane contracte les épaules dans son blouson trop fin, et sautille pour se réchauffer. Il hésite un peu puis esquive la question : « Content ? De partir d'ici ? C'est un mot que nous avons oublié. Regardez les yeux des gens ici. Ils ont perdu espoir. » 

Ce Soudanais de 21 ans est arrivé dans cette jungle de Calais, qui vit ses derniers jours, il y a trois semaines seulement et il n'a aucune idée de ce qu'il veut faire. Monter dans les bus qui, lundi matin, mèneront les réfugiés vers les centres d'accueil et d'orientation (CAO), répartis dans toute la France ? Rester et tenter de gagner l'Angleterre ? « Peu importe, je veux juste sortir de ce cauchemar. Me réveiller le matin dans une maison, et prendre une douche. »

Une étape dans une vie d'errance

Environ 10 000 personnes vivent dans des conditions plus que précaires dans le camp de Calais. © Guillaume Pinon NurPhoto/AFP
Il faut avoir vu Calais, pour comprendre. Les cloaques qui barrent les rues, les mains tendues sur les braseros, les pieds nus dans des sandales en plastique. Calais n'est pas un camp, c'est un bidonville. Un agrégat de tentes, de caravanes données par des associations, de préfabriqués, de containers, de rangées de toilettes chimiques d'où s'échappent des effluves puants, de toiles posées dans la boue visqueuse pour ménager des chemins, de sacs-poubelle, de restes de repas et de papier toilette dans les fourrés. En mars 2016, le gouvernement a fermé la partie sud. Depuis, la lande y a repris ses droits, mauvaise herbe arrosée par la pluie fine et froide.
Dans le camp de Calais. © Claire Thomas Anadolu Agency/AFP
Dans la partie nord où se sont pressées jusqu'à 10 000 personnes, on commence par tenter d'ignorer ces averses régulières et pernicieuses, jusqu'à ce qu'une myriade de petits ronds se forme sur les flaques grises. N'était-ce ce temps de chien, la rue principale du camp a des allures de village de western après une attaque. 
Les vitres des bars sont brisées, les portes battent au vent, les enseignes trônent au-dessus des restaurants vides. Elles racontent toute une vie, celle d'avant l'annonce du démantèlement. « Peace Restaurant », « New Kabul », « Naan afghan »… 
Si les boutiques les plus proches de l'entrée ont été fermées, quand on s'enfonce dans la jungle, c'est moins clair. « Please, don't destroy the jungle » (S'il vous plaît, ne détruisez pas la jungle), lit-on sur une maison. Pour tous, la jungle n'était pas un but, elle n'était qu'une étape dans une vie d'errance. Il va falloir l'adapter à cette nouvelle donne.
 « J’ai vu des gens mourir renversés par des camions en tentant d’aller en Angleterre, je ne veux pas risquer ma vie » 
Hamed est parti du Darfour, où il a été emprisonné avec sa famille à 14 ans, à Thabit. Libéré quand un oncle a payé un garde, il a rejoint Khartoum, où on l'a à nouveau jeté en prison, puis s'est enfui vers la frontière libyenne, où il a travaillé comme chercheur d'or. Il s'est décidé à passer en Libye et a vécu 5 ans à Gargaresh, le quartier des Africains de Tripoli, où il était « décorateur ». « Je crois que vous n'avez pas compris mon métier, insiste-t-il, regardez sur ma pageFacebook. » 
Les photos montrent des installations électriques dans des faux plafonds aux formes diverses, dans des bars et des cafés. Hamed avait un vrai métier, avant d'être chassé par la guerre en Libye. La suite est connue : le port de Sabratha, un bateau pneumatique en panne qui prend l'eau, le sauvetage, l'Italie, laFrance et l'Angleterre en ligne de mire, où il comptait rejoindre son frère. « Mais maintenant je suis fatigué, je vais demander l'asile en France. 
J'ai vu des gens mourir renversés par des camions en tentant d'aller en Angleterre, je ne veux pas risquer ma vie », assure-t-il. Et pourtant, il a assisté à la scène pour une bonne raison : il essaie, lui aussi. Comme les 15 qui, chaque soir, « tentent leur chance », en se cachant dans des camions. « C'est comme ça que tu sais si tu es de l'équipe France ou de l'équipe Angleterre », sourit-il. Un mélange d'audace et de fatalisme. 
La veille au soir encore, il a voulu monter dans un chargement, mais les cartons n'offraient aucune cachette. « Moi, je ne vais nulle part lundi, je veux réessayer », assure un autre Soudanais, qui était avec lui. Sait-il qu'il ne peut pas rester, que dimanche des agents expliqueront à chacun qu'il va partir, que lundi des bus commenceront à vider la jungle et que, mardi, commencera le démantèlement ? Silence. « Yes. Big problem. »

« Opération humanitaire 

Policier placardant vendredi dans le camp de Calais les informations sur le démantèlement de la jungle. © Pascal Rossignol / Reuteranitaire »
Il est difficile de donner tort à Bernard Cazeneuve, le ministre de l'Intérieur, lorsqu'il parle « d'opération humanitaire ». Mais le manque d'information est total. « Ces camps-là, vous les avez vus de vos yeux ? » demande Hamed, quand on lui parle des CAO, dans lesquels 7 000 places ont été prévues. Certains pensent que le démantèlement n'aura pas lieu. Certains croient qu'on les renverra chez eux. « Il y a aussi des rumeurs selon lesquelles on les emmène dans des camps d'où ils n'auront plus du tout le droit de sortir, avec des grillages », ajoute Joëlle Vernet, psychiatre chez Médecins sans frontières. Parmi les 400 patients aidés par MSF figurent très peu de « malades mentaux ». Mais un nombre élevé de cas de stress post-traumatique et de dépression, y compris très sévères. « Ceux qu'on voit en consultation ne vont pas quelque part, ils fuient quelque chose, ils n'arrivent plus à penser ou à organiser quelque chose, même de la vie quotidienne », note-t-elle. Ce sont des survivants. Certains racontent des histoires qui ne sont pas éloignées des descriptions des camps de concentration de la Shoah, notamment les Érythréens séquestrés et rackettés dans le Sinaï, en Égypte. Certains ont perdu toute notion de la réalité, parlent de devenir médecins alors qu'ils gardaient des chèvres, perdent les papiers qu'ils ont mis tant de temps à obtenir, sont incapables de sortir de leur tente pour les rendez-vous. Pour chacun, un dossier sera transmis aux CAO, et ils partiront avec un mois d'ordonnance. Ensuite, un numéro de téléphone leur permettra de joindre l'équipe de MSF à tout moment. « Sur la cinquantaine de cas vulnérables, je suis très inquiète pour une bonne moitié », estime Joëlle Vernet.
 















































































« Comment un Afghan choisirait-il entre l’Auvergne et la Savoie ? » 
Valises distribuées par une association aux réfugiés en prévision du démantèlement de la "Jungle" de Calais.   © © Pascal Rossignol / Reuters





En attendant, les réfugiés font la queue, armés d'un ticket, pour récupérer les valises que leur distribue l'association l'Auberge des migrants. Au cas où. Mohammed Adum, Soudanais de 26 ans, a pris un sac à dos rouge vif, mais il en voudrait un plus grand. Il est là depuis 4 mois. Son plan est simple : il renonce à l'Angleterre, il veut aller à Nantes. « Parce que Nantes, ça annule Dublin. » En 2013, le règlement Dublin-3 fixait les conditions pour l'obtention pour l'asile et le pays qui était responsable de la demande. Pour un adulte sans visa, c'est le pays où figurent ses empreintes, celui par lequel il est entré. 
Pour beaucoup, c'est l'Italie, où aucun ne veut retourner. « Je suis mieux ici à 100 %. C'est sale, il fait froid, on est trop nombreux, mais on s'occupe de nous et on nous regarde comme des êtres humains. Là-bas, on prend tes empreintes mais personne ne t'aide », explique Hamed Abdul Rahmane. Les préfets des régions des CAO ont le pouvoir discrétionnaire d'annuler le transfert vers le pays d'arrivée. Mais beaucoup de réfugiés croient que cela s'appliquera à tous. Le risque du retour vers des pays débordés, comme l'Italie ou la Grèce, existe pourtant, ou vers la Bulgarie ou la Hongrie où les violences envers les migrants sont connues, avec l'épée de Damoclès du renvoi vers le pays d'origine. 
Et puis, il reste le problème des mineurs isolés, qui pourraient bénéficier du regroupement familial en Angleterre. « Pour nous, l'enjeu, c'est de savoir s'ils vont bénéficier d'un suivi, explique Lucie Lecarpentier, juriste chez MSF. Lundi, il y aura un entretien pour s'assurer de leur âge, dans l'immense hangar où tous vont être triés, comment va-t-il être mené ? » 
En vue du démantèlement, MSF vient de leur distribuer des sacs à dos qui contiennent un poncho et un livret leur expliquant leurs droits et à qui s'adresser. Beaucoup sont déçus : ils pensaient qu'il y aurait un téléphone.
Les réfugiés auront deux options, comment un Afghan choisirait-il entre l'Auvergne et la Savoie ? Certains bus doivent partir le soir pour le sud de la France, que feront ceux qui le prennent en attendant ? Y'aura-t-il des chaises ? La manière forte est prévue pour ceux qui refuseront de partir et seront placés en centres administratifs de rétention (CRA), comment cela va-t-il se passer ? À toutes ces questions, les ONG n'ont pas plus de réponses que les réfugiés.




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