Sans consensus sur la vie et sur la mort, il n’y a plus de termes communs pour évoquer bravoure et douleur..
"Israéliens figés lors de la sirène à la mémoire des soldats tombés lors des guerres"

Nul besoin d’avoir une oreille particulièrement fine pour noter le silence pesant qui s’empare d’Israël quelques jours avant que la sirène officialise le début du Jour du Souvenir pour les victimes des guerres d’Israël et pour les victimes du terrorisme. La tristesse est omniprésente, non seulement à la pensée de ceux qui sont déjà partis, mais aussi en raison de la crainte - année après année - que d’autres nous quittent. C'est une pensée que tous les Israéliens partagent ce jour-là, alors que la société subit quant à elle des changements constants, reflétant une société déchirée.
Au cours de ses 68 années d’existence, Israël n’a accordé la plus haute distinction militaire, la Médaille du courage et de l'héroïsme, qu’à 40 personnes seulement. Il y a bien sûr des centaines d'autres personnes qui ont été récompensées par des médailles prestigieuses et bien méritées. Il y a certainement assez de guerres pour tout le monde. Pourtant, les meilleurs et les plus braves, ceux qui ont réalisé des prouesses dignes des meilleurs films de guerre, ne sont pas plus de quarante. Ils sont "les héros d'Israël".
Plus maintenant. Près de 60% des partisans d’Elor Azaria, le soldat israélien qui a récemment abattu un Palestinien désarmé étendu sur le sol à Hébron, l’ont surnommé “héros d'Israël”. La dernière personne à avoir officiellement reçu cet honneur national a été le capitaine Roï Klein, qui a sauvé la vie de ses camarades en se jetant sur une grenade lors de la Seconde Guerre du Liban en 2006.
Sans entrer dans le débat toujours non résolu sur la moralité de l'acte commis par Azaria, en voici néanmoins l'équation: aux yeux de certains, sacrifier sa vie pour le bien des autres et pour son pays et tirer sur un terroriste désarmé déjà neutralisé au sol méritent la même admiration et participent de la même définition d’héroïsme.
Le courage incroyable de Klein a été officiellement récompensé par l'armée, par un Etat vivant dans la crainte constante. Azaria est officiellement poursuivi par les autorités militaires et son acte a été condamné par des officiers des rangs les plus élevés, mais il est canonisé par une grande partie de la population. On peut difficilement imaginer une meilleure illustration douloureuse du fossé qui sépare les autorités officielles israéliennes et la population. Cet incident ne révèle pas grand chose sur le soldat à Hébron, mais il en dit très long sur la société israélienne, sur la confusion et le manque de clarté qui y règnent.
"Commandant Roï Klein"
En ce jour de commémoration des soldats morts pour la patrie, une journée jadis connue pour son effet fédérateur, seule la douleur permet encore de faire tenir ensemble les différentes parties de la société israélienne en désintégration. La terminologie est en elle-même fort révélatrice. Le terme "héros" est un bon exemple, qui comporte de nombreuses facettes. Il y a quelques années, l’implantation de Kiryat Arba près de Hébron a décerné à un soldat qui avait empêché un terroriste d'y entrer la reconnaissance particulière de "Héros d'Israël".
Ce qui appartenait jadis à la nation est dorénavant privatisé et détenu par un segment de la société. Chaque segment sanctifie ses propres héros sur la base du penchant politique fondé sur la religion et l'ethnicité. Lorsque les guerres ne font pas consensus, les héros qui en sortent vivants ou morts ne le font pas non plus.
"Ce processus a commencé dès 1973 lors de la guerre de Kippour", a expliqué à I24NEWS le professeur Yagil Levy, un expert sur les relations entre les militaires et la société. “Puis vint la première guerre du Liban en 1982, non-consensuelle, qui a marqué le début du déclin du mythe de l'héroïsme. Dans de nombreux cas, la douleur remplace l'héroïsme et les protestations contre la guerre et sapent la justification du sacrifice ultime”.
Il n’y a pas seulement la notion d’héroïsme qui a subi un changement majeur. Un autre terme populaire est "notre enfant à nous tous". Azaria est aujourd’hui désigné de la sorte par de larges pans de la société. Gilad Shalit était également appelé ainsi lorsqu’il était détenu par le Hamas à Gaza. Il était devenu notre enfant collectif. Quel retournement de l'histoire! Etre kidnappé était jadis une honte et un malheur à éviter à tout prix. Ces jours cruels sont terminés, Israël s’est déplacé dans l'autre extrême. Les soldats, dont le devoir est de protéger les civils, se font adopter par ces mêmes civils comme leurs propres enfants. De nombreux chercheurs israéliens pensent que cette notion provient du sentiment de culpabilité des générations qui ont échoué à assurer la sécurité des générations plus jeunes, décennie après décennie, année après année.
Simultanément, le statut des parents endeuillés a changé. Autrefois les piliers chéris du deuil récompensés par tous les honneurs d’État en échange de leur silence, prennent aujourd’hui la parole. Alors que la journée de commémoration approche, les parents exigent la divulgation complète des travaux de la commission d’enquête sur l'opération Bordure protectrice à Gaza il y a deux ans. De gauche à droite, ils défient le système politique et même les institutions militaires. En faisant cela, ils ont eux-mêmes perdu le statut sanctifié qu’ils détenaient jadis dans la société israélienne.
Tsahal
"Cérémonie Yom Hazikaron dans un cimetière militaire israélien"
"Cérémonie Yom Hazikaron dans un cimetière militaire israélien"
En l’absence de consensus sur la vie et sur la mort, il n’existe plus de termes communs pour parler de la bravoure et de la douleur. Il y a encore des événements commémoratifs douloureux organisés par l'Etat; des cérémonies officielles sont tenues dans tous les cimetières militaires, mais elles sont parfois contestées par les familles éplorées.
Néanmoins, année après année, des cérémonies alternatives de toutes sortes viennent offrir un substitut à une unité qui semble dans bien des cas irréelles. Nombreux sont ceux qui prétendent que même si la privatisation permet de la rendre plus réelle, cela ne remplace pas la sphère publique.
Surtout lors d’une journée comme celle-ci, alors que la plupart des gens cherchent un endroit pour exprimer leur douleur atroce.
Lily Galili est analyste de la société israélienne. Elle a co-signé un livre, "Le million qui a changé le Moyen-Orient" sur l'immigration d'ex-URSS vers Israël, son domaine de spécialisation.



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