L'installation d'un McDonald's dans le 2e arrondissement suscite le rejet des riverains. Ils oublient qu'ils ont eux-mêmes chassé les classes populaires.
En ce moment, le quartier Montorgueil, haut lieu de la "coolitude" parisienne, est le théâtre de manifestations de riverains mécontents. Des banderoles claquent, des slogans fusent, des pétitions circulent. L'objet du courroux est le projet d'installation d'un restaurant McDonald's à l'angle de la rue des Petits-Carreaux et de la rue Réaumur, face au métro Sentier.
Habitants et commerçants, réunis au sein d'un collectif très actif sur le terrain et sur les réseaux sociaux, dénoncent mille choses à la fois. "Ce projet démesuré constitue une menace pour la santé de nos enfants, la qualité de vie, la diversité commerciale d'un des quartiers les plus typiques de Paris", estime Antoine Debièvre, l'un des membres du collectif.
En novembre 2013, la mairie de Paris a refusé le permis de construire demandé par McDo, au nom de dispositions du plan local d'urbanisme. Les opposants, qui se veulent les défenseurs d'un certain art de vivre, ont promis de ne rien lâcher et de faire reculer le vendeur de burgers américains. Notons qu'il existe déjà dans cette même artère un Quick et un Starbucks.
Gentrification
Cette micro-querelle nous évoque la lecture récente d'un livre, Paris intérieur(L'Arpenteur), de l'écrivain Philippe Le Guillou. Belle plume, l'auteur vit dans le 2e arrondissement depuis 1996. Il a connu ce quartier alors qu'il était encore populaire, authentique et poétique, bien que son architecture, en tout cas entre Strasbourg-Saint-Denis et Les Halles, soit assez quelconque. La poésie était ailleurs. De son temps regretté, le quartier avait une âme, des visages, des sourires et des mains, souvent celles de ces livreurs de tissus ou de journaux déambulant, le diable à la traîne, de la rue du Croissant au boulevard Bonne-Nouvelle.
Des mains salies par l'encre ou la poussière, mais tellement belles, car spontanées, travailleuses et dansantes. De son temps adoré, l'écrivain allait à la Grappe d'Orgueil, un bistrot de la rue Montorgueil, tenu par une femme, Debhia, père kabyle, mère juive, qui était l'incarnation même de cette âme.
Puis, peu à peu, tout a disparu. Les liens sociaux se sont rompus. Les petites échoppes, pour certaines, sont devenues des lofts ou des épiceries fines inaccessibles. Les gens, qui formaient une masse populaire et solidaire, ont été remplacés par des individus indifférents et pleins de "morgue", adeptes d'un communautarisme culturel.
Que s'est-il donc passé ? Les sociologues y ont vu un phénomène de gentrification. Ceux des Parisiens qui déploraient cedit phénomène ont parlé de boboïsation, ce rouleau compresseur social qui, en l'espace de dix ans, a imposé ses codes, sa manière d'être et de vivre dans nombre de quartiers parisiens.
Dans le sillage de ce changement, qui est aussi vrai à New York et ailleurs, les coûts de la vie ont augmenté. Les prix de l'immobilier ont flambé. Parce qu'une rue a été piétonnisée, que deux bacs de plantes y ont été installés et que le bistrot du coin a opté pour une déco faussement et grossièrement "à l'ancienne", le café en terrasse est passé de 1,50 à 3 euros. Les primeurs ont suivi, ne se gênant pas pour faire payer le prix fort à cette population nouvelle, qui dispose d'un pouvoir d'achat important. Quatre euros le kilo de tomates !
"Le spectacle suivant"
Et les autres ? Les anciens, les modestes, les Philippe Le Guillou ? Beaucoup ont dû quitter ce quartier, la mort dans l'âme, ne supportant plus la pression économique et culturelle, si forte, si violente. Philippe Le Guillou raconte que la tenancière de la Grappe d'Orgueil, Debhia, "qui appelait tout le monde par son prénom et allait même jusqu'à téléphoner aux fidèles si elle observait une absence qui se prolongeait", a finalement vendu son café à un acheteur irrespectueux du décor ancien.
"Il a tout détruit : le beau zinc incurvé qui dissimulait la porte d'accès à la cave, les banquettes de moleskine, les vieux miroirs qui gardaient sous leur eau le souvenir des buveurs et des fidèles. Ce fut un coup au coeur lorsque je vis les marteaux-piqueurs s'attaquer à ce cadre, le dévaster." L'auteur poursuit : "Comme sur une scène de théâtre, le spectacle suivant avait déposé ses portants."
Aujourd'hui, McDonald's, à son tour, veut déposer ses portants et inaugurer un nouveau spectacle. Mais les habitants d'aujourd'hui résistent et en ont les moyens, quand ceux d'hier sont partis en silence. Et pour toujours.

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