Le PIB chinois a dépassé le PIB japonais, en 2010.
Mais le PIB par habitant reste 10 fois plus faible en Chine qu'au Japon.
Le Monde.fr
Le Japon a cédé sa place de deuxième puissance économique mondiale
à la Chine en 2010, une année où l'archipel a pourtant vu sa croissance redémarrer en dépit d'une faiblesse de la consommation et des
exportations au dernier trimestre. Le produit intérieur brut (PIB)
du Japon, en terme nominal, s'est élevé en 2010 à 5 474,2 milliards
de dollars, contre 5 878,6 milliards de dollars pour celui de la Chine,
selon des statistiques publiées lundi par le gouvernement nippon.
L'archipel a donc perdu sa place de deuxième économie mondiale
qu'il occupait depuis 1968, derrière les Etats-Unis que la Chine
pourrait même détrôner d'ici à 2025, selon des estimations de la
Banque mondiale et de diverses institutions financières. Le PIB par
habitant du Japon reste cependant plus de dix fois supérieur à celui
d'un Chinois, selon le FMI.
La Chine affiche depuis des années un taux de croissance approchant ou dépassant les 10 %, son PIB ayant encore augmenté de 10,3 % en
termes réels 2010. L'économie du Japon s'est de son côté relevée en
2010 d'une sévère récession subie lors de la crise mondiale. Son PIB,
qui s'était contracté de 1,2 % en termes réels en 2008 et de 6,3 % en
2009, a crû de 3,9 % en 2010, mais cela n'a pas permis à l'archipel
de conserver sa deuxième position. Fin 2010, le PIB du Japon restait
inférieur à son niveau d'avant la crise.
L'économie nippone a été tirée lors des neuf premiers mois de l'année
par les exportations vers les pays émergents, notamment vers la Chine,
son premier partenaire commercial, et par des subventions
gouvernementales temporaires qui ont dopé la consommation.
Le PIB japonais s'est en revanche contracté de 0,3 % lors du
quatrième trimestre par rapport au troisième, soit 1,1% en rythme
annualisé. A l'automne, la consommation a pâti de la fin de
programmes de soutien. Les autorités ont en effet cessé de soutenir
l'acquisition de véhicules "écologiques", puis ont réduit les aides
offertes pour l'achat de télévisions, réfrigérateurs et climatiseurs
peu gourmands en énergie. Autre frein à la croissance en fin d'année,
les autorités publiques ont diminué leurs dépenses d'investissement,
alors que le Japon doit se serrer la ceinture pour limiter sa dette
colossale estimée à quelque 200% de son PIB.
Facteur de soutien à l'activité jusque-là, les exportations se sont
réduites elles-aussi au quatrième trimestre, handicapées par la
flambée du yen, qui affleure depuis l'été 2010 son plus haut niveau
en quinze ans face au dollar et en neuf ans vis-à-vis de l'euro, nuisant
à la compétitivité des firmes japonaises à l'étranger. La croissance
nippone devrait reprendre dès le premier trimestre 2011, évitant
au Japon de retomber dans la récession, grâce une demande plus
forte venant de l'étranger, notamment des Etats-Unis.
L'économie de l'archipel pourrait en outre bénéficier de l'effet de
mesures de relance de près de 6 000 milliards de yens
(53,5 milliards d'euros) adoptées fin 2010 par la majorité de
centre-gauche pour lutter contre la déflation persistante dans
l'archipel depuis près de deux ans.
Les nouvelles économiques ont été plutôt meilleures ces
derniers temps. Aux Etats-Unis, l'assouplissement
exceptionnel des conditions monétaires, combiné à
un vaste soutien fiscal, commence à porter ses fruits.
Le climat des affaires s'est ressaisi, le chômage reflue et
les consommateurs apparaissent un peu moins frileux. Très disparates il y a encore peu, les prévisions sur la croissance américaine sont aujourd'hui plus consensuelles, se
situant le plus souvent au-dessus de 3 % pour 2011.
Les nouvelles d'Asie n'ont pas déçu non plus. De fait,
la croissance chinoise caracole toujours aux environs de
10 % l'an dans un contexte de solide progression de la
production, des exportations et de la consommation des
ménages. Conséquence : ce sont désormais les craintes de surchauffe que tente de prévenir la banque de Chine par le resserrement des conditions de crédit. Les bonnes nouvelles
d'Asie ne s'arrêtent pas à la Chine. L'Inde et la plupart des
autres économies de la région, Japon compris, ont maintenu
le cap d'une croissance forte, le plus souvent soutenue par
une solide dynamique de leur demande domestique sur fond
de politique monétaire partout très accommodante.
Cet environnement n'est naturellement pas sans conséquences
sur la situation européenne. Dans la zone euro, les données économiques de ces derniers mois ont également amené leur
lot de bonnes surprises. Non seulement le climat des affaires
se tient remarquablement bien, mais les entreprises sont de
plus en plus nombreuses à promettre des emplois, qui plus
est dans l'industrie. La crise souveraine et le resserrement
fiscal généralisé qui lui est associé n'ont pas entamé le moral
des industriels ni celui des ménages.
PERSPECTIVES MOROSES
Rares sont toutefois les économistes à envisager que ces
tendances puissent se prolonger. Crise de la dette souveraine
oblige, 2011 sera, pour la grande majorité des prévisionnistes, l'année de la restriction fiscale et, par voie de conséquence,
d'une croissance anémique et d'un chômage toujours très élevé. Hausses de la fiscalité et baisses des dépenses publiques
constituent le lot commun de la plupart des économies de la
région quand la propagation de la crise souveraine a conduit
même les pays les plus vertueux à resserrer d'un cran
supplémentaire leur politique budgétaire. Cette restriction
fiscale devrait coûter largement plus d'un point de croissance économique à l'ensemble de la zone euro cette année, faisant de l'agenda 2011 un "processus d'ajustements douloureux,
d'austérité fiscale et de réformes structurelles... dans un
contexte de faible croissance, voire de récession, dans certains
pays", ainsi que le résumait l'économiste
Nouriel Roubini il y a quelques semaines.
De telles perspectives ne sont pas seulement moroses, elles
sont effrayantes. Car, si la croissance finit par plier sous le
coup du traitement de choc fiscal administré à la grande
majorité des pays de la région, alors il se pourrait bien que
la crise souveraine n'en soit qu'à ses balbutiements et que
l'étau dans lequel ont été pris les pays dits périphériques
se resserre sur le coeur de la zone euro. Un tel scénario,
même avec la meilleure volonté politique, aurait à long terme probablement raison de l'union monétaire, ce qui, quoi
qu'il en soit des dysfonctionnements de l'Union économique
et monétaire (UEM), constituerait un cataclysme économique
au coût inestimable, à l'échelle mondiale.
Après de longues années, au cours desquelles la grande
majorité des économistes ont fait preuve d'une cécité
aiguë quant aux insuffisances de l'union monétaire, cet euroscepticisme risque bien d'être à son tour l'expression
d'une certaine myopie. Dans un monde en profonde mutation,
où les rouages de l'économie internationale d'après crise
n'ont plus grand-chose à voir avec le fonctionnement du passé récent, l'avenir européen pourrait se voir singulièrement
transformé, en particulier par le changement d'influence
de la Chine sur l'économie internationale.
UNE RUPTURE CONSIDÉRABLE
Voir ce pays de 1,3 milliard d'habitants passer d'un statut
de concurrent à celui de marché constitue une rupture
considérable, tout particulièrement pour l'Europe, qui reste le premier exportateur de produits manufacturés au monde.
Ce positionnement a valu aux pays européens d'être
particulièrement sanctionnés par la montée en puissance
de la concurrence des produits chinois sur la scène
internationale ces dernières décennies. Ainsi, depuis
le début des années 1990, l'empire du Milieu a gagné
l'équivalent de ce qu'a perdu l'Europe sur le marché
mondial des exportations de produits manufacturés,
soit à peu près 10 % de ce dernier. Exacerbée par des conditions de change éminemment défavorables entre 2002 et 2008,
période au cours de laquelle la valeur réelle de l'euro
s'est appréciée de quelque 50 % à l'égard des devises
asiatiques, cette concurrence a laminé les industries à
faible valeur ajoutée et faible contenu technologique qui caractérisaient encore de nombreux pans de l'activité
européenne.
Malgré ces déboires, la zone euro représente encore 35 % des exportations mondiales de produits manufacturés, tandis
que la grande Europe, pays scandinaves et Royaume-Uni
inclus, approvisionnait encore jusqu'à 40 % des débouchés internationaux.
NOUVEL ORDRE ÉCONOMIQUE MONDIAL
L'Europe pourrait de fait être beaucoup mieux à même de tirer
son épingle du jeu du nouvel ordre économique mondial qu'il
n'est généralement admis ; ordre dans lequel les nouveaux consommateurs des économies les plus avancées du monde émergent, Chine, Russie, Brésil et... Inde, représentent au
bas mot 2,5 milliards d'individus aux besoins croissants
et de plus en plus sophistiqués au fur et à mesure du
développement fulgurant de leurs classes moyennes.
Décollage économique et caractéristiques démographiques
combinés aboutissent aujourd'hui à une augmentation
considérable de la population citadine aux revenus dorénavant suffisamment élevés pour aspirer à des achats d'un certain
standing dont les caractéristiques correspondent davantage à la spécialisation européenne qu'à celle des entreprises locales,
et ce particulièrement dans le cas chinois.
Le passage d'un modèle de développement chinois jusqu'alors exclusivement assis sur la performance à l'exportation à celui
d'une croissance endogène alimentée par la consommation domestique concentre, depuis la crise, tous les efforts de la
classe dirigeante et constitue une rupture dont on a peine à
anticiper les implications tant elles sont profondes. Le marché chinois de l'automobile, équivalent il y a dix ans à peine à
celui de la France, lui est déjà neuf fois supérieur, avec un
rythme de croissance annuel de 18 millions de véhicules, selon
les derniers chiffres. Premier marché automobile mondial,
la Chine occupera demain ce premier rang pour une gamme de produits de plus en plus large.
Ce nouvel environnement offre aux industriels européens
une source de demandes inédite dont on peut d'ores et déjà constater les effets sur la conjoncture mondiale. Ainsi, selon les données disponibles, la croissance de la consommation des pays émergents aurait excédé de 40 % celle des pays développés
en 2010 et celle de la Chine aurait au moins égalé la croissance
de la demande des consommateurs américains.
Il est intéressant de constater que cette transformation s'accompagne déjà d'une tendance au recentrage de l'activité
des entreprises chinoises sur leur propre marché, mouvement
du reste encouragé par les autorités qui, soucieuses d'assurer l'approvisionnement de leur demande domestique, suppriment nombre de subventions à l'exportation. Certains voient dans ce mouvement l'illustration d'un marché chinois de plus en plus concurrentiel, sur lequel les entreprises occidentales pourraient
avoir bien du mal à trouver des débouchés. Cela est incontestablement le cas dans un certain nombre d'industries
pour lesquelles les Chinois sont de plus en plus à même de
satisfaire leurs besoins. Mais tel n'est certainement pas le cas
dans tous les secteurs. En premier lieu parce que le retard technologique reste difficile à combler dans les domaines les
plus pointus de l'industrie ; en second lieu parce que,
notamment en ce qui concerne les aspirations des
consommateurs, l'image du produit est difficilement
remplaçable.
A titre d'illustration, on notera par exemple que la zone euro
(l'Union économique et monétaire restreinte à ces six principaux pays que sont l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne,
la Belgique et les Pays-Bas) fournissait en 2009 plus de 60 %
des importations chinoises de vins et spiritueux, ou encore
32 % des importations de cosmétiques, parfums ou autres
huiles essentielles, dont on reconnaîtra sans difficulté la
provenance principale.
Outre ces secteurs très symboliques, sans doute n'est-il pas inintéressant de préciser que les exportateurs de la zone euro fournissaient jusqu'à 12 % des importations chinoises
d'habillement, aux deux tiers satisfaits par l'industrie
italienne, 63 % de celles de maroquinerie, que se
partagent pour l'essentiel la France et l'Italie, mais également
43 % des importations de produits pharmaceutiques.
Ajoutons à ce constat que les conditions de change de l'euro,
très nettement aggravantes pour l'industrie européenne
durant la décennie 2000, se sont sensiblement améliorées
ces deux dernières années et cela tout particulièrement à
l'égard des devises asiatiques par rapport auxquelles l'euro
s'est significativement déprécié. Corrigé des écarts d'inflation
entre les deux régions, le taux de change réel de l'euro a
l'égard du bloc asiatique est maintenant à son plus bas
niveau depuis 2001. Un tel environnement de change est
en mesure d'améliorer sensiblement le positionnement des exportateurs européens par rapport à leurs concurrents
tant sur les marchés à l'exportation que sur les marchés
domestiques et ce d'autant plus que les entreprises
chinoises sont actuellement très sollicitées par leur
propre marché. L'extrême pression concurrentielle qui
s'est exercée sur les entreprises européennes ces deux
dernières décennies est donc bel et bien en train de s'éroder.
La montée récente de l'inflation des pays émergents d'Asie
constitue de ce point de vue, et toutes proportions gardées,
une tendance relativement encourageante pour l'Europe :
plus durable seront ces écarts d'inflation, plus important sera le rééquilibrage en matière de taux d'échange réel, et donc de compétitivité.
Dans le contexte présent d'immense incertitude sur l'avenir de l'Union monétaire, un tel changement d'environnement ne
peut être négligé. Il constitue en réalité le seul espoir de consolidation de la croissance nécessaire à la dissipation
à terme des crispations souveraines, au rétrécissement
des écarts de conjoncture entre les pays de la zone euro,
condition indispensable à la préservation à terme de l'Union monétaire européenne.
Véronique Riches-Flores, économiste (Le grand débat)
A propos de l'auteur
Véronique Riches-Flores débute au département de
conjoncture internationale de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), avant de rejoindre,
en 1994, la direction des études économiques de la Société
générale, puis, en 1996, la banque d'investissement. Ses
recherches portent sur la démographie, les pays émergents,
la consommation et l'inflation..
Les eurosceptiques ont tort...
Le Monde.fr
Le Japon a cédé sa place de deuxième puissance économique mondiale
à la Chine en 2010, une année où l'archipel a pourtant vu sa croissance redémarrer en dépit d'une faiblesse de la consommation et des
exportations au dernier trimestre. Le produit intérieur brut (PIB)
du Japon, en terme nominal, s'est élevé en 2010 à 5 474,2 milliards
de dollars, contre 5 878,6 milliards de dollars pour celui de la Chine,
selon des statistiques publiées lundi par le gouvernement nippon.
L'archipel a donc perdu sa place de deuxième économie mondiale
qu'il occupait depuis 1968, derrière les Etats-Unis que la Chine
pourrait même détrôner d'ici à 2025, selon des estimations de la
Banque mondiale et de diverses institutions financières. Le PIB par
habitant du Japon reste cependant plus de dix fois supérieur à celui
d'un Chinois, selon le FMI.
La Chine affiche depuis des années un taux de croissance approchant ou dépassant les 10 %, son PIB ayant encore augmenté de 10,3 % en
termes réels 2010. L'économie du Japon s'est de son côté relevée en
2010 d'une sévère récession subie lors de la crise mondiale. Son PIB,
qui s'était contracté de 1,2 % en termes réels en 2008 et de 6,3 % en
2009, a crû de 3,9 % en 2010, mais cela n'a pas permis à l'archipel
de conserver sa deuxième position. Fin 2010, le PIB du Japon restait
inférieur à son niveau d'avant la crise.
L'économie nippone a été tirée lors des neuf premiers mois de l'année
par les exportations vers les pays émergents, notamment vers la Chine,
son premier partenaire commercial, et par des subventions
gouvernementales temporaires qui ont dopé la consommation.
Le PIB japonais s'est en revanche contracté de 0,3 % lors du
quatrième trimestre par rapport au troisième, soit 1,1% en rythme
annualisé. A l'automne, la consommation a pâti de la fin de
programmes de soutien. Les autorités ont en effet cessé de soutenir
l'acquisition de véhicules "écologiques", puis ont réduit les aides
offertes pour l'achat de télévisions, réfrigérateurs et climatiseurs
peu gourmands en énergie. Autre frein à la croissance en fin d'année,
les autorités publiques ont diminué leurs dépenses d'investissement,
alors que le Japon doit se serrer la ceinture pour limiter sa dette
colossale estimée à quelque 200% de son PIB.
Facteur de soutien à l'activité jusque-là, les exportations se sont
réduites elles-aussi au quatrième trimestre, handicapées par la
flambée du yen, qui affleure depuis l'été 2010 son plus haut niveau
en quinze ans face au dollar et en neuf ans vis-à-vis de l'euro, nuisant
à la compétitivité des firmes japonaises à l'étranger. La croissance
nippone devrait reprendre dès le premier trimestre 2011, évitant
au Japon de retomber dans la récession, grâce une demande plus
forte venant de l'étranger, notamment des Etats-Unis.
L'économie de l'archipel pourrait en outre bénéficier de l'effet de
mesures de relance de près de 6 000 milliards de yens
(53,5 milliards d'euros) adoptées fin 2010 par la majorité de
centre-gauche pour lutter contre la déflation persistante dans
l'archipel depuis près de deux ans.
Les nouvelles économiques ont été plutôt meilleures ces
derniers temps. Aux Etats-Unis, l'assouplissement
exceptionnel des conditions monétaires, combiné à
un vaste soutien fiscal, commence à porter ses fruits.
Le climat des affaires s'est ressaisi, le chômage reflue et
les consommateurs apparaissent un peu moins frileux. Très disparates il y a encore peu, les prévisions sur la croissance américaine sont aujourd'hui plus consensuelles, se
situant le plus souvent au-dessus de 3 % pour 2011.
Les nouvelles d'Asie n'ont pas déçu non plus. De fait,
la croissance chinoise caracole toujours aux environs de
10 % l'an dans un contexte de solide progression de la
production, des exportations et de la consommation des
ménages. Conséquence : ce sont désormais les craintes de surchauffe que tente de prévenir la banque de Chine par le resserrement des conditions de crédit. Les bonnes nouvelles
d'Asie ne s'arrêtent pas à la Chine. L'Inde et la plupart des
autres économies de la région, Japon compris, ont maintenu
le cap d'une croissance forte, le plus souvent soutenue par
une solide dynamique de leur demande domestique sur fond
de politique monétaire partout très accommodante.
Cet environnement n'est naturellement pas sans conséquences
sur la situation européenne. Dans la zone euro, les données économiques de ces derniers mois ont également amené leur
lot de bonnes surprises. Non seulement le climat des affaires
se tient remarquablement bien, mais les entreprises sont de
plus en plus nombreuses à promettre des emplois, qui plus
est dans l'industrie. La crise souveraine et le resserrement
fiscal généralisé qui lui est associé n'ont pas entamé le moral
des industriels ni celui des ménages.
PERSPECTIVES MOROSES
Rares sont toutefois les économistes à envisager que ces
tendances puissent se prolonger. Crise de la dette souveraine
oblige, 2011 sera, pour la grande majorité des prévisionnistes, l'année de la restriction fiscale et, par voie de conséquence,
d'une croissance anémique et d'un chômage toujours très élevé. Hausses de la fiscalité et baisses des dépenses publiques
constituent le lot commun de la plupart des économies de la
région quand la propagation de la crise souveraine a conduit
même les pays les plus vertueux à resserrer d'un cran
supplémentaire leur politique budgétaire. Cette restriction
fiscale devrait coûter largement plus d'un point de croissance économique à l'ensemble de la zone euro cette année, faisant de l'agenda 2011 un "processus d'ajustements douloureux,
d'austérité fiscale et de réformes structurelles... dans un
contexte de faible croissance, voire de récession, dans certains
pays", ainsi que le résumait l'économiste
Nouriel Roubini il y a quelques semaines.
De telles perspectives ne sont pas seulement moroses, elles
sont effrayantes. Car, si la croissance finit par plier sous le
coup du traitement de choc fiscal administré à la grande
majorité des pays de la région, alors il se pourrait bien que
la crise souveraine n'en soit qu'à ses balbutiements et que
l'étau dans lequel ont été pris les pays dits périphériques
se resserre sur le coeur de la zone euro. Un tel scénario,
même avec la meilleure volonté politique, aurait à long terme probablement raison de l'union monétaire, ce qui, quoi
qu'il en soit des dysfonctionnements de l'Union économique
et monétaire (UEM), constituerait un cataclysme économique
au coût inestimable, à l'échelle mondiale.
Après de longues années, au cours desquelles la grande
majorité des économistes ont fait preuve d'une cécité
aiguë quant aux insuffisances de l'union monétaire, cet euroscepticisme risque bien d'être à son tour l'expression
d'une certaine myopie. Dans un monde en profonde mutation,
où les rouages de l'économie internationale d'après crise
n'ont plus grand-chose à voir avec le fonctionnement du passé récent, l'avenir européen pourrait se voir singulièrement
transformé, en particulier par le changement d'influence
de la Chine sur l'économie internationale.
UNE RUPTURE CONSIDÉRABLE
Voir ce pays de 1,3 milliard d'habitants passer d'un statut
de concurrent à celui de marché constitue une rupture
considérable, tout particulièrement pour l'Europe, qui reste le premier exportateur de produits manufacturés au monde.
Ce positionnement a valu aux pays européens d'être
particulièrement sanctionnés par la montée en puissance
de la concurrence des produits chinois sur la scène
internationale ces dernières décennies. Ainsi, depuis
le début des années 1990, l'empire du Milieu a gagné
l'équivalent de ce qu'a perdu l'Europe sur le marché
mondial des exportations de produits manufacturés,
soit à peu près 10 % de ce dernier. Exacerbée par des conditions de change éminemment défavorables entre 2002 et 2008,
période au cours de laquelle la valeur réelle de l'euro
s'est appréciée de quelque 50 % à l'égard des devises
asiatiques, cette concurrence a laminé les industries à
faible valeur ajoutée et faible contenu technologique qui caractérisaient encore de nombreux pans de l'activité
européenne.
Malgré ces déboires, la zone euro représente encore 35 % des exportations mondiales de produits manufacturés, tandis
que la grande Europe, pays scandinaves et Royaume-Uni
inclus, approvisionnait encore jusqu'à 40 % des débouchés internationaux.
NOUVEL ORDRE ÉCONOMIQUE MONDIAL
L'Europe pourrait de fait être beaucoup mieux à même de tirer
son épingle du jeu du nouvel ordre économique mondial qu'il
n'est généralement admis ; ordre dans lequel les nouveaux consommateurs des économies les plus avancées du monde émergent, Chine, Russie, Brésil et... Inde, représentent au
bas mot 2,5 milliards d'individus aux besoins croissants
et de plus en plus sophistiqués au fur et à mesure du
développement fulgurant de leurs classes moyennes.
Décollage économique et caractéristiques démographiques
combinés aboutissent aujourd'hui à une augmentation
considérable de la population citadine aux revenus dorénavant suffisamment élevés pour aspirer à des achats d'un certain
standing dont les caractéristiques correspondent davantage à la spécialisation européenne qu'à celle des entreprises locales,
et ce particulièrement dans le cas chinois.
Le passage d'un modèle de développement chinois jusqu'alors exclusivement assis sur la performance à l'exportation à celui
d'une croissance endogène alimentée par la consommation domestique concentre, depuis la crise, tous les efforts de la
classe dirigeante et constitue une rupture dont on a peine à
anticiper les implications tant elles sont profondes. Le marché chinois de l'automobile, équivalent il y a dix ans à peine à
celui de la France, lui est déjà neuf fois supérieur, avec un
rythme de croissance annuel de 18 millions de véhicules, selon
les derniers chiffres. Premier marché automobile mondial,
la Chine occupera demain ce premier rang pour une gamme de produits de plus en plus large.
Ce nouvel environnement offre aux industriels européens
une source de demandes inédite dont on peut d'ores et déjà constater les effets sur la conjoncture mondiale. Ainsi, selon les données disponibles, la croissance de la consommation des pays émergents aurait excédé de 40 % celle des pays développés
en 2010 et celle de la Chine aurait au moins égalé la croissance
de la demande des consommateurs américains.
Il est intéressant de constater que cette transformation s'accompagne déjà d'une tendance au recentrage de l'activité
des entreprises chinoises sur leur propre marché, mouvement
du reste encouragé par les autorités qui, soucieuses d'assurer l'approvisionnement de leur demande domestique, suppriment nombre de subventions à l'exportation. Certains voient dans ce mouvement l'illustration d'un marché chinois de plus en plus concurrentiel, sur lequel les entreprises occidentales pourraient
avoir bien du mal à trouver des débouchés. Cela est incontestablement le cas dans un certain nombre d'industries
pour lesquelles les Chinois sont de plus en plus à même de
satisfaire leurs besoins. Mais tel n'est certainement pas le cas
dans tous les secteurs. En premier lieu parce que le retard technologique reste difficile à combler dans les domaines les
plus pointus de l'industrie ; en second lieu parce que,
notamment en ce qui concerne les aspirations des
consommateurs, l'image du produit est difficilement
remplaçable.
A titre d'illustration, on notera par exemple que la zone euro
(l'Union économique et monétaire restreinte à ces six principaux pays que sont l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne,
la Belgique et les Pays-Bas) fournissait en 2009 plus de 60 %
des importations chinoises de vins et spiritueux, ou encore
32 % des importations de cosmétiques, parfums ou autres
huiles essentielles, dont on reconnaîtra sans difficulté la
provenance principale.
Outre ces secteurs très symboliques, sans doute n'est-il pas inintéressant de préciser que les exportateurs de la zone euro fournissaient jusqu'à 12 % des importations chinoises
d'habillement, aux deux tiers satisfaits par l'industrie
italienne, 63 % de celles de maroquinerie, que se
partagent pour l'essentiel la France et l'Italie, mais également
43 % des importations de produits pharmaceutiques.
Ajoutons à ce constat que les conditions de change de l'euro,
très nettement aggravantes pour l'industrie européenne
durant la décennie 2000, se sont sensiblement améliorées
ces deux dernières années et cela tout particulièrement à
l'égard des devises asiatiques par rapport auxquelles l'euro
s'est significativement déprécié. Corrigé des écarts d'inflation
entre les deux régions, le taux de change réel de l'euro a
l'égard du bloc asiatique est maintenant à son plus bas
niveau depuis 2001. Un tel environnement de change est
en mesure d'améliorer sensiblement le positionnement des exportateurs européens par rapport à leurs concurrents
tant sur les marchés à l'exportation que sur les marchés
domestiques et ce d'autant plus que les entreprises
chinoises sont actuellement très sollicitées par leur
propre marché. L'extrême pression concurrentielle qui
s'est exercée sur les entreprises européennes ces deux
dernières décennies est donc bel et bien en train de s'éroder.
La montée récente de l'inflation des pays émergents d'Asie
constitue de ce point de vue, et toutes proportions gardées,
une tendance relativement encourageante pour l'Europe :
plus durable seront ces écarts d'inflation, plus important sera le rééquilibrage en matière de taux d'échange réel, et donc de compétitivité.
Dans le contexte présent d'immense incertitude sur l'avenir de l'Union monétaire, un tel changement d'environnement ne
peut être négligé. Il constitue en réalité le seul espoir de consolidation de la croissance nécessaire à la dissipation
à terme des crispations souveraines, au rétrécissement
des écarts de conjoncture entre les pays de la zone euro,
condition indispensable à la préservation à terme de l'Union monétaire européenne.
Véronique Riches-Flores, économiste (Le grand débat)
A propos de l'auteur
Véronique Riches-Flores débute au département de
conjoncture internationale de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), avant de rejoindre,
en 1994, la direction des études économiques de la Société
générale, puis, en 1996, la banque d'investissement. Ses
recherches portent sur la démographie, les pays émergents,
la consommation et l'inflation..
Les eurosceptiques ont tort...
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