Marie Rémond s’inspire de l’itinéraire du champion de tennis pour dresser le portrait d’un homme qui n’a pas choisi sa vie. Un spectacle drôle et émouvant, qui, après une longue tournée digne d'une saison sur le circuit ATP, repasse par Paris au CentQuatre, du 5 au 9 juin.
Roger Federer exulte ; Andy Murray pleure. Ce 8 juillet 2012, le Suisse vient de remporter Wimbledon pour la septième fois de sa carrière, égalant ainsi le record de Pete Sampras. Au passage, il récupère sa couronne et devient, à trente ans et 335 jours, le deuxième numéro un mondial le plus âgé de l’histoire. Le premier reste André Agassi qui, à trente trois ans et 131 jours, dominait le monde de la petite balle jaune. Une statistique qui donne un peu plus de poids au paradoxe du Kid de Las Vegas - son surnom à ses débuts – qui détestait… le tennis. Il l’a confié dans son autobiographie, Open (éd. Plon), d’une sincérité rare pour ce genre de livre. Marie Rémond, jeune comédienne issue du Théâtre national de Strasbourg, l’a lue et y a vu un sujet fécond pour parler de la vocation, du destin, de la pression, du doute. Car l’histoire d’Agassi ne lui appartient pas ; elle a été écrite par les autres.
Programmé pour un être un champion dès l’enfance, l’Américain n’a jamais eu sa vie en mains. Il n’a eu qu’une raquette et un don qui a tout d’une malédiction. Sa carrière ressemble en bien des points à une tragédie grecque moderne, sans mort d’homme et dont les dieux prennent les traits d’un père tyrannique et d’un entraîneur à poigne (Nick Bollettieri). Épaulée par deux camarades de promotion du TNS, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux, Marie Rémond a eu la bonne idée d’en faire une comédie douce amère.
La fabrique du champion
'André', ©Mario Del CurtoCoiffée d’une perruque blonde et d’un bandeau, la comédienne interprète le tennisman et lui confère une belle fragilité. On le découvre au petit-déjeuner, il a six ans et aime les Miel Pops. Son père (Clément Bresson, qui joue aussi Nick Bollettieri) lui a fabriqué un « dragon » qui crache des balles à une vitesse folle. Cet Arménien d’Iran, ancien champion de boxe, a fait le calcul : grâce à cette machine, le fiston va frapper 2500 balles par jour. « Cette année, je voudrais qu’on essaie de ne pas penser. » Philly, le grand frère d’André (Sébastien Pouderoux, perruque brune et bandeau), ahuri et mal aimé, écoute son père mettre la pression à son cadet.
A 13 ans, ce dernier est envoyé chez Nick Bollettieri, d’une académie qui a tout d’une usine à champions… Chaque saynète évoque un moment de la vie du champion sur et en dehors du court. Surtout en dehors, où André est entouré de coachs qui décident tout pour lui, jusqu’à la femme qu’il doit épouser « pour remédier au désert affectif dans lequel il est » et pour le « cadrer ». Agassi en pince pour Steffi Graff, qu’il finira par épouser après avoir vaincu sa timidité et séduit la belle allemande qui le prenait pour un plouc du Nevada. En attendant, on lui choisit Brooke Shields, ex-mannequin et actrice, pour laquelle il n’éprouve rien et à qui il avoue qu’il porte une perruque. Oui, le champion est devenu chauve et il le cache aux yeux du monde: « Agassi, c’est quoi ? Agassi, c’est les cheveux. »
'André', ©Mario Del CurtoShowmman sadness
Son ultime match officiel, son seizième de finale à l’US Open en 2006 perdu face à l’Allemand Benjamin Becker, sert de fil conducteur au récit. Récit au travers duquel le tennisman sous cortisone exprime ses douleurs physiques : « Depuis le mois de janvier, mon corps s’est mis à hurler ». Et sa souffrance psychologique, la peur de mettre un point final à cette première vie qui n’est pas vraiment la sienne, en même temps que l’impatience de tourner la page, de tuer Agassi pour devenir André. Car cette pièce est aussi une réflexion sur la notoriété, sur l’écart entre un homme et un personnage. Une question qui touche le comédien : le sportif, comme l’acteur, est en représentation. Que donne t-il à voir de lui-même, de ce qu’il est réellement, profondément ? Pourquoi le public de l’US Open scande t-il le nom d’Agassi comme une rock star ? se demande André. Pourtant, au pays des winners, il incarne une anomalie bien plus grande qu’un loser : un winner qui doute.
Au 104, du 5 au 9 juin


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